Culture générale  

Connaissez-vous l'origine de ces expressions ?

Joe a "casser sa pipe" .
Il semblerait que cette expression vienne du 1er empire durant les guerres Napoléoniennes.Sur les champs de bataille de l'époque, les médecins militaires (majors) ne disposaient pas du matériel nécessaire pour anesthésier le soldat avant de l'amputer. Pour résoudre ce problème, on avait trouvé une bien maigre solution. Il s'agissait de donner une pipe en terre cuite au patient qu'il place entre ses dents, pour éviter que ce dernier ne crie. Dans le cas où le médecin échouait lors de l'opération et que le soldat succombait, il lâchait alors la pipe qu'il tenait entre ses mâchoires, et celle-ci tombait en se brisant. Ce serait de la que naquit l'expression "casser sa pipe".


Mba à "retourné sa veste".

Retourner sa veste signifie changer radicalement d'opinion, de camp pour son propre profit.

L'expression vient de l'expression plus ancienne: tourner sa casaque. Elle trouve son origine dans un fait historique: Charles-Emmanuel de Savoie, Prince de Piémont et gendre de Phillippe II d'Espagne, était particulièrement ambitieux. Voulant être roi, il s'alliait indifféremment avec la France ou l'Espagne en fonction des circonstances. Sa casaque - un justaucorps à larges manches-, blanche d'un côté et rouge de l'autre, portait les couleurs de chaque nation. Il lui suffisait alors de porter le blanc pour la France et le rouge pour L' Espagne en "tournant sa casaque". Il semblerait que ce geste fut remarqué et donna naissance à l'expression "tourner casaque" pour désigner le fait de changer d'opinion, de camp avec une grande facilité et de manière intéressée. Cette expression a connu un joli succès puisqu'elle se dit encore couramment de nos jours même si de temps en temps elle est adaptée à notre mode vestimentaire actuelle et apparaît alors sous la forme: "retourner sa veste". Notons cependant que le fait de "tourner sa casaque" n'est pas toujours profitable à l'image de Charles-Emmanuel de Savoie qui mourut duc de Savoie et non roi.

Poudre aux yeux »

Apparences flatteuses, mais trompeuses.La poudre est ici la poussière, pas la poudre à canon ou celle de l'apothicaire.Cette expression existe au moins depuis le XIIe siècle.Elle signifiait auparavant "L'emporter sur quelqu'un", probablement par allusion à la poussière que soulève un coureur (à pied, à cheval...) en tête et qui gêne ceux qui le suivent.Maintenant, avec son sens "d'éblouir par de fausses apparences", elle se rapporte plus à l'aveuglement que procurerait la poussière dans les yeux.

« L'habit ne fait pas le moine »
L'apparence peut être trompeuse.Ce qui peut aussi se dire :Il faut s'abstenir de ne juger les gens qu'à leur apparence.Proverbe dont on trouve les premières traces au XIIIe siècle et qui serait tiré du latin médiéval.Selon certains, ce proverbe viendrait d'une déformation progressive de la traduction de l'expression latine de Plutarque 'barba non facit philosophum' qui signifiait 'la barbe ne fait pas le philosophe'.D'autres disent qu'il aurait pour origine un fait historique : en 1297, pour réussir à s'emparer par la ruse de la forteresse bâtie sur le rocher monégasque, François Grimaldi et ses compagnons d'armes se sont déguisés en moines franciscains, fait rappelé sur les armoiries de Monaco ().Enfin, peut-être faut-il simplement voir une certaine ironie dans cette expression.En effet, lorsqu'elle est apparue, les moines de l'époque étaient bien loin de suivre leurs préceptes. N'hésitant pas à accumuler des biens, à ripailler, à courir la gueuse ou à trucider à tout-va dans les batailles, ils avaient un comportement très éloigné de celui que leur tenue aurait pu laisser supposer.Ainsi, un brigand désireux de détrousser un moine en le supposant faible, pouvait tomber sur bien plus fort et rusé que lui.

« Joindre les deux bouts »
S'emploie en général négativement : avoir du mal à joindre les deux bouts.Avec la connotation financière initiale, signifie avoir du mal à faire tenir les besoins dans le budget disponible ou à tenir jusqu'au début du mois suivant avec le salaire qu'on vient juste de toucher.Utilisé plus généralement, signifie aussi avoir du mal à faire face à une accumulation importante de tâches.Métaphore ancienne sur la 'soudure' entre la récolte d'une année dont le produit devait durer suffisamment pour tenir jusqu'à la récolte suivante.A la fin du XVIIIe siècle, selon le dictionnaire de l'Académie, un homme qui subsistait difficilement "avait du mal à joindre les deux bouts de l'année".


Toucher du bois
Le sens de cette expression est explicite. Ce geste est supposé empêcher que des bâtons viennent se mettre dans les roues des projets de celui qui y participe ou lui permettre d'exaucer ses voeux de santé, de gain au Loto...

L'origine de l'expression est en soi assez ancienne (Perse ou Egypte), et reste intimement liée à la religion des peuples concernés :
- Toucher du bois revenait à se mettre sous la protection de Atar, génie du feu des Perses (leur religion est le mazdéisme).
- Pour les Egyptiens, le bois possédait une sorte de magnétisme bénéfique. Le toucher vous plaçait alors sous la protection de cette énergie protectrice.
- Plus proche de nous, l'expression était très employée par les Chrétiens en souvenir de la crucifixion du Christ sur la Croix (en bois).
Toucher du bois revenait alors à faire une sorte de prière afin de se placer sous sa protection et de se protéger de l'adversité. Par ailleurs, les Celtes attachaient un grand pouvoir mystique et spirituel aux arbres.

« Casser sa pipe »Mourir.

L'origine exacte de cette expression n'est pas véritablement connue.Elle est employée avec ce sens depuis la fin du XVIIe siècle.Elle semble apparaître pour la première fois dans les Mazarinades en 1649 où elle est utilisée au sens d'enrager (crever de rage).
Des personnes ne connaissant pas la présence de l'expression dans les Mazarinades ont essayé d'en placer l'origine postérieurement à leur date de parution.Voici deux des 'explications' proposées :- Sur les champs de batailles des guerres napoléoniennes, les chirurgiens n'ayant pas d'anesthésiant pour opérer, plaçaient une pipe en terre cuite entre les dents du patient pour qu'il la morde au lieu de crier. Le soldat qui succombait au cours de l'opération laissait tomber sa pipe par terre où elle se cassait.- Au théâtre, un acteur qui interprétait souvent le rôle de Jean Bart dans une pièce de boulevard, avait toujours une pipe en bouche sur scène pour interpréter ce personnage. Un jour, au cours d'une réprésentation, la pipe est tombée, s'est brisée et l'acteur s'est affaissé, mort.A vous de choisir celle qui vous plaît le plus, en sachant qu'aucune des deux n'est la bonne.

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Dakar contre Libreville  

Le rap, une parole urbaine


La ville qui tend à une certaine uniformisation des comportements s’offre aussi comme un lieu de distinctions sociales. Pluriculturelle, plurisociale et plurilingue, elle permet la pluralité des appartenances de groupe des individus de même que la variabilité de leurs positionnements sociaux et de leurs identités. Parole urbaine, la chanson rap se présente comme un espace particulier où sont en œuvre des processus identitaires complexes concernant les jeunes Africains francophones citadins. Elle s’avère l’une des formes d’expression de la jeunesse urbaine qui révèle et influence les caractéristiques et les dynamiques de la situation socio-linguistique dans laquelle elle s’inscrit.
Cet article traite des processus identitaires en jeu dans la chanson rap sénégalaise et gabonaise, au travers de l’étude de certains aspects du contact de langues et des phénomènes linguistiques conséquents ainsi que de la variation des langues en présence dans la chanson dakaroise, saint-louisienne (Sénégal) et librevilloise (Gabon). La recherche, dont ces résultats sont issus, étudie la chanson rap du point de vue de son ancrage socioculturel ainsi que de ses caractéristiques sémantiques et formelles et cherche à en dégager les spécificités. Elle considère le rap comme un espace de circulation, d’appropriation et de production des modèles comportementaux urbains divers qui sont à la base de processus identitaires urbains.

Le rap et la ville


Le rap, né aux États-Unis dans les années 1970, s’exporte en Europe puis en Afrique dans les années 1980 et devient parallèlement un objet de recherche en sciences humaines. En sociolinguistique, en sociologie, en ethnologie ou en musicologie notamment, on cherche sa signification dans son rapport à l’urbanité. On le considère comme une expression artistique de cultures et d’identités nées de et dans la ville. Les questions abordées par cet article font partie de celles que pose la sociolinguistique dite « urbaine », à savoir celles des dynamiques sociolinguistiques en cours, des langues parlées, de leur variation et de la gestion des pratiques dans la ville plurilingue dans leur rapport au facteur urbain. Dans cette perspective, la ville n’est pas seulement considérée comme un terrain de recherche, mais aussi comme un objet entretenant des relations de cause à effet avec les représentations et les pratiques linguistiques de ses habitants. Comme le rappelle L. Mondada (2000 : 73), elle est désormais considérée comme « un univers organisé, produisant ses propres vernaculaires, ses formes spécifiques et systématiques, ses registres identitaires ; comme un laboratoire où s’expérimentent formes d’intégration, de mise en réseau, mais aussi de ségrégation des locuteurs et de communautés linguistiques hétérogènes ». Néanmoins, concernant la langue, et bien d’autres faits sociaux, de nombreux travaux de sociolinguistique, à la suite de ceux de W. Labov (1976, 1978), ont montré que si les représentations et pratiques linguistiques sont conditionnées par la société, elles participent en retour aux structurations de celle-ci. Leurs rapports de cause à effet avec la ville ne peuvent donc se concevoir de façon unilatérale.
L. Mondada (2000) remarque que les études des linguistes sur la ville ont paradoxalement ignoré certaines des caractéristiques fondamentales de la ville : sa pluriculturalité, son plurilinguisme et leurs conséquences sur le plan des comportements urbains. Ces données n’auraient réellement été prises en compte que par les travaux réalisés sur la ville africaine. Elle souligne que les phénomènes mis au jour par ces études, tels que l’usage de code-mixtes (« franc-sango », « camfranglais », etc.), leurs conditions d’émergence et d’usage ainsi que leurs valeurs ne sont pas des spécificités africaines, mais traversent l’espace urbain international. En situation plurilingue, telle que celle de la ville africaine francophone, le locuteur construit et joue de ses identités dans un contexte pluriculturel et plurilingue qui intègre non seulement des modèles comportementaux endogènes, mais aussi des modèles exogènes. Ces modèles et les possibilités de les exploiter lui sont offerts dans le cadre des communications qu’il établit avec d’autres locuteurs à l’intérieur de réseaux sociaux qui se définissent au-delà des limites de la communication directe, par l’intermédiaire des médias, d’instances culturelles et éducatives par exemple.

Quelques éléments des situations sociolinguistiques des villes :Dakar, Saint-Louis et Libreville


Les villes considérées sont socio-économiquement et démographiquement des villes principales (Dakar, Libreville) ou secondaires (Saint-Louis) du Sénégal ou du Gabon, des pôles de migrations définitives ou provisoires. Libreville, en particulier, accueille un nombre important de migrants extérieurs qui proviennent essentiellement de pays d’Afrique centrale ou de l’Ouest. Dakar et Saint-Louis comptent une trentaine de langues locales, Libreville une quarantaine, réparties en une dizaine de groupes linguistiques , ainsi que de nombreuses langues de migration.
Le français est la seule langue officielle de chacun des pays considérés. Il occupe la fonction de langue véhiculaire au détriment des langues locales qui n’ont aucun statut juridico-officiel. Au Sénégal, cette fonction est occupée par le wolof, langue nationale, de même que cinq autres langues locales. Au Gabon ou au Sénégal le français est soumis à la fois à une norme exogène, représentée par le français standard de la métropole, et à des normes endogènes. La notion de « français standard » est ici entendue au sens de variété de langue reconnue comme un idéal de langue et considérée, à ce titre, comme une norme de référence. Le français standard au Gabon ou au Sénégal est exonormique : seule la norme exogène que représente ce français est reconnue comme légitime. L’influence qu’exercent sur le français la norme exogène, représentée par le français standard de la métropole, et les normes endogènes aboutit à une production de variétés de français présentant plus ou moins d’écarts par rapport au français standard sur les plans syntaxique, morphologique, lexical, phonologique et sémantique.
Au Sénégal, l’usage du français fait le plus souvent place au wolof dans les situations informelles et dans le cadre de la communication interethnique urbaine quotidienne, mais, à Libreville, il est couramment employé dans les mêmes circontances. Le wolof, dit « wolof urbain », est le résultat de la véhicularisation du wolof en milieu urbain suivie de sa revernacularisation conséquente de son usage dans les situations les plus diverses de la vie citadine. Il se présente selon des structures variables accueillant des éléments français et anglais plus ou moins nombreux selon des procédés divers (alternance, emprunts établis ou spontanés, etc.) (Thiam 1994). Les travaux sur le wolof de Dakar (ibid. ; Dreyfus 1995 ; Swigart 1990) ou Saint-Louis (Auzanneau 1998) ont mis en évidence le fait que cette variété urbaine, de même que d’autres parlers urbains d’Afrique, est liée à la construction de l’identité urbaine sénégalaise, ou plutôt d’identités urbaines sénégalaises. Ils ont montré que la variation de la structure du wolof était relative à l’identité sociale des locuteurs (âge, catégorie sociale, niveau de scolarisation) ainsi qu’à la situation de communication. Si le fait d’intégrer des éléments français et anglais à une structure wolof est valorisant pour un jeune Sénégalais, revendiquant ainsi son identité de citadin, cette valorisation, demeure implicite. En outre, s’il est bon, face à ses pairs, de s’octroyer par l’emploi de cette variété les valeurs positives dont elle est porteuse (liées à la modernité, à la culture, au développement, à un certain mode de vie), tel n’est pas le cas face à ses pères. Ce comportement serait alors considéré comme irrespectueux car relâché, relatif à des valeurs étrangères impliquant nécessairement le « déracinement » des individus et rejetées par la société traditionnelle.
Le français à Libreville et le wolof à Dakar ou à Saint-Louis sont perçus par les locuteurs comme des langues ethniquement neutres, néanmoins le français est considéré comme une langue étrangère au contraire du wolof qui représente pour les habitants des deux villes sénégalaises considérées « la langue de tous les Sénégalais » (Boucher 1998 ; Auzanneau 1998). Mise à part cette langue, dans les trois villes en question, les langues locales sont plutôt les langues de la sphère informelle et privée, réservées à l’usage familial ou aux échanges intra-ethniques. Elles connaissent de ce fait une variation formelle moins importante et supportent des valeurs relevant de la société traditionnelle, celle du pays, du village, du clan, etc.
Les formes les plus mélangées du wolof ou du français au Sénégal ou à Libreville sont essentiellement utilisées dans les situations d’informalité où l’on se retrouve entre membres du quartier, de la famille, du groupe des jeunes. Parmi elles, certaines pourraient remplir des fonctions plus restreintes et concerner une frange de la population entrant ainsi dans la catégorie désignée par L. Mondada (2000 : 76-77) comme celles « des nouveaux parlers urbains ». Elles y retrouveraient ces parlers de Côte-d’Ivoire, du Cameroun ou de République centrafricaine constitués d’éléments de langues diverses, remplissant des fonctions identitaires et grégaires, utilisés et compris par des jeunes, essentiellement des hommes, déscolarisés et en difficulté sociale.

Le rap, les solidarités, les identités


Dans la littérature scientifique comme dans le milieu médiatique, le rap européen ou américain est souvent associé au langage de la rue. Cette association tient aux origines et aux caractéristiques actuelles de la population concernée par le mouvement hip-hop . Né dans les rues new-yorkaises, le rap dénonce les conditions de vie des Noirs-Américains du ghetto. Plus tard, les jeunes des cités françaises, dont nombre sont issus de l’immigration, vont adhérer au mouvement et dénoncer à leur tour l’injustice sociale dont ils déclarent souffrir. Puis le rap arrive en Afrique et va connaître, dans les années 1990, l’adhésion d’une bonne partie de la jeunesse subissant les difficultés du quotidien de ces pays en voie de développement et s’attaquant à leurs causes. Rappeurs africains, européens et américains vont donc se retrouver au sein d’un mouvement désormais international pour exprimer leur position face à des problèmes concernant des situations qu’ils considèrent similaires, bien qu’étant différentes sur le plan du contexte sociopolitique. C’est en ce sens que s’exprime ce que L.-J. Calvet (1994) considère comme la première solidarité affirmée dans le rap. Cette solidarité est renforcée par la conscience qu’a une bonne partie de cette population de partager une origine commune, l’Afrique, et un vécu commun douloureux, la colonisation, l’esclavage, l’exploitation économique. La solidarité des rappeurs des trois continents et le rapport de filiation revendiquée par les Européens et les Africains vis-à-vis des Américains s’exprime par l’adoption de modèles comportementaux provenant d’outre-Atlantique : le vêtement, la danse, le verbe.
Le rap est présenté par ses acteurs comme un mouvement contestataire, né du refus de voir perdurer les injustices jusqu’ici endurées. Le rap doit s’ancrer dans les réalités sociales locales et en rendre compte. Pour ce faire, les modèles américains se trouvent investis, exploités de façon à ce que l’intégration des réalités locales y soit possible. Cette intégration, dans la chanson, doit se faire sur le plan sémantique (contenu) et formel (langues, variétés, style…). Le rap a ainsi connu en Europe et en Afrique une certaine émancipation vis-à-vis des pairs américains. C’est sur cette base que s’exprime une seconde solidarité, celle du groupe de pairs, de ceux qui partagent leurs conditions de vie (Calvet 1994 : 277). Les frontières de ce groupe de pairs sont cependant variables selon le point de référence ciblé, le quartier, le pays ou plus exactement le pays moins les classes dominantes, le continent africain, etc.
Les travaux réalisés en France ont montré que les textes de rap exprimaient ces solidarités ainsi que la quête identitaire dans laquelle se trouvaient des jeunes issus de l’immigration. Ces jeunes, selon L.-J. Calvet (ibid.), définissent leur culture, leur identité dans un espace interstitiel se trouvant entre les langues et les cultures du pays d’accueil et de leurs parents, langues et cultures qu’ils ne possèdent pas toujours ou dont ils ne possèdent pas totalement les attributs privilégiés. Pour J. Billiez (1997 : 71), les jeunes aux origines diverses cherchent à s’inventer « un nouvel espace identitaire pluriel », dont la complexité favorise l’expression de l’identité de chacun. Il s’agirait là d’un « mouvement de recomposition identitaire et culturelle » pouvant avoir lieu dans le rap. Enfin, L.-J. Calvet (1994), J. Billiez (1997) puis C. Trimaille (1999a, b), s’appuyant sur les notions de we code et they code empruntées à J. Gumperz (1982), montrent que ce mouvement s’accompagne de l’élaboration d’un « code nôtre » dont le rap est le lieu. Ce we code procédant du they code et porteur de nombreux marqueurs identitaires (Calvet 1994) s’avère le résultat d’une différenciation sociale aboutissant à la différenciation linguistique. Constitué sur la base de la pluralité et du métissage des « codes nôtres » et de « codes leurs » (Trimaille 1999b : 81), il symbolise l’identité de groupe, sa distinction par rapport au groupe majoritaire, sa prise de distance par rapport à l’idéologie dominante et son adhésion à un ensemble de valeurs propres au groupe. J. Billiez (1997 : 71) souligne que l’identité définie par les jeunes des banlieues et portée par le rap, est une « identité pluridimensionnelle en gestation, en action et en négociation ». Cette pluralité et cette évolution constante des pratiques linguistiques des locuteurs tiennent à celles de leurs besoins de communication (identitaire, cryptique, grégaire, etc.) ainsi qu’à la variabilité des identités négociées dans une interaction donnée par chaque locuteur.

Données recueillies et identification de la population enquêtée


Le recueil des données a été effectué à l’aide des techniques de l’observation participante, de l’entretien semi-directif et d’un court questionnaire écrit. L’enquête a été réalisée auprès de plus d’une vingtaine de groupes . Elle a non seulement sollicité la collaboration active des rappeurs mais aussi celle de personnes œuvrant dans le champ du rap qui ont fourni des informations essentielles sur l’univers du rap de chaque ville considérée : 163 chansons (81 gabonaises, 82 sénégalaises) issues du répertoire de 19 groupes (9 sénégalais, 10 gabonais) ont été recueillies.
En Afrique comme en Europe (Androustopoulos & Scholz 1999) ou aux États-Unis (Boucher 1998), le mouvement rap a progressivement connu une diversification de sa population d’un point de vue ethnique et d’un point de vue social. Il touche davantage les classes moyennes ainsi, en tant qu’auditeurs, que les classes supérieures. En règle générale, les rappeurs sénégalais et gabonais appartiennent aux catégories sociales moyennes et surtout basses, classes qui regroupent la majeure partie de la population de leur pays. Ils ne se situent donc pas à la périphérie de la société d’un point de vue socio-économique. Néanmoins, ils se déclarent eux-mêmes en marge de la société dominante et subissent une marginalisation symbolique d’une bonne partie de cette population et d’une façon générale de la population adulte, notamment âgée, qui stigmatise leur comportement.
La majeure partie des membres des groupes que j’ai rencontrés et ceux qui ont participé à l’enquête est scolarisée (dans le secondaire et dans une moindre mesure, dans le supérieur). Les autres sont salariés (essentiellement les managers) ou ont été déscolarisés au niveau collège ou lycée. Il s’agit majoritairement de garçons âgés de 17 à 28 ans, les plus âgés occupant généralement, dans le groupe, des fonctions d’encadrement. Tous sont nés et résident dans les pays considérés, la majorité dans les villes étudiées ou à leur périphérie. L’ensemble des ethnies présentes à Libreville, à Dakar ou à Saint-Louis n’est pas représenté par ces informateurs.

Des identités plurielles


Comme tous les sujets sociaux, les membres de groupes de rap s’insèrent dans des réseaux sociaux différents. Ces réseaux dépendent des deux solidarités définies plus haut, l’une sur le plan mondial, l’autre sur le plan des groupes de pairs.
Selon les circonstances des interactions auxquelles ils participent, et en fonction de leurs objectifs, ils choisissent de mettre au premier plan l’une des facettes de leur identité plutôt qu’une autre, à l’intérieur de la chanson comme à l’extérieur. À l’instar de J. Billiez (1997, 1998), je considère la chanson rap comme un espace privilégié de stratégies identitaires, puisque les choix sont opérés pendant la phase de composition qui précède l’interprétation publique directe ou indirecte. Le travail sur la forme et le contenu de la chanson donne donc lieu à des productions intentionnelles. Cependant, concernant les groupes enquêtés, l’intention me semble devoir être relativisée. En effet, d’une part il dépend des habitudes comportementales des auteurs, et d’autre part, il peut être le résultat de modifications plus ou moins spontanées réalisées au cours des prestations. Les choix des langues sous leurs différentes formes, dans le cadre d’alternances, d’emprunts, de mélanges de langues, et donc les négociations identitaires effectuées par les auteurs, doivent non seulement être analysés du point de vue des objectifs de la création mais aussi de facteurs pluriels agissant à l’extérieur comme à l’intérieur de la chanson.

Une situation de communication complexe


La chanson rap est destinée à un public large. Selon leur objet, les chansons peuvent néanmoins viser un public particulier. Le public est essentiellement jeune. La chanson lui parvient sous la forme orale et musicale, par l’intermédiaire des cassettes, CD ou des prestations publiques. La version écrite n’est réservée qu’à des usages restreints (protection des textes, etc.). Dans la majorité des cas, les rappeurs ne disposent pas à l’écrit de la dernière version de leurs textes mais, dans le meilleur des cas, d’une version initiale, ayant subi des modifications au fur et à mesure de l’exploitation de la chanson. Ces modifications, qui peuvent dépendre de la composition musicale, sont simplement mémorisées par les auteurs.
Cette communication orale se trouve généralement différée, excepté dans le cadre de prestations publiques où la chanson prend une dimension interactive réelle (exemple : freestyle, sollicitation du public). Dans la chanson, le destinataire de l’interprète est pluriel ou singulier (rappeur du groupe, public, personne dont il parle) et la communication qui s’établit avec lui est directe (dialogue, interpellations) ou indirecte (discours rapporté). La chanson présente ainsi une ou plusieurs interactions en représentation. Avec F. Casolari (1999 : 75), je considérerai la chanson rap comme le lieu de mises en scène énonciatives. Une mise en scène énonciative est « la façon dont les différents groupes investissent les sociotypes véhiculés par le genre, sur la manière dont ils les habitent et leur donnent du sens, sur la façon qu’ils ont de se positionner par rapport à eux. Les sociotypes sont “des représentations, portraits, images valorisées et dévalorisées de soi et de l’autre” et se construisent dans l’interaction ». Plusieurs sociotypes récurrents se référant à l’univers du rappeur sont ainsi investis par les chansons rap étudiées, à savoir notamment le rappeur, les autres rappeurs, le pouvoir, le Blanc, le sujet social gabonais ou sénégalais.

Thèmes des chansons et répertoire linguistique


Les thèmes des chansons sont les thèmes génériques du genre rap investis par les réalités locales (Trimaille 1999a, b ; Boucher 1998 ; Androustopoulos & Scholz 1999). Dans la plupart des cas, plusieurs thèmes majeurs se côtoient dans une chanson : l’autoprésentation et la scène, la fête et le divertissement (« le groove »), les relations amoureuses, les fléaux (sida, drogue…), la critique sociopolitique, la description de la misère sociale africaine, la culture et la tradition, la réflexion intérieure, la biographie personnelle, l’hommage à une personne ou à une ville, la morale et la religion, le mystique. Leur fréquence ou leur poids dans le répertoire d’un groupe varie avec les réalités différentes des villes considérées.
Les langues des chansons du corpus sont le français et l’anglais (sous des formes plus ou moins standard) ainsi que le wolof, le poular, le sérère en ce qui concerne le répertoire sénégalais, et le fang, le téké, le punu, pour celui de Libreville. Les langues les plus fréquentes sont le français, ou encore, au Sénégal, le wolof, puis l’alternance du français avec une autre langue (au Gabon, le fang ou l’anglais, au Sénégal, le wolof), ou celle du wolof avec l’anglais. Seuls le français, le fang, le wolof et l’anglais peuvent être utilisés dans un cadre monolingue. Les autres langues sont alternées avec une autre langue et en particulier avec le français ou le wolof. Les chansons monolingues en français ou, au Sénégal, en wolof, existent dans le répertoire de chaque groupe enquêté. Les chansons monolingues en langue locale non véhiculaire sont le fait de 5 groupes sur 19 dont 4 librevillois. Les chansons monolingues en anglais sont le fait de 2 groupes, l’un dakarois, l’autre saint-louisien.
Le français, seul ou alterné, est donc la langue la plus présente dans le répertoire global étudié. Tout comme dans la situation sociolinguistique générale, le français est cependant plus employé dans le répertoire des Librevillois que dans ceux des Sénégalais où le wolof prédomine, seul ou en alternance. L’anglais n’est jamais utilisé seul dans les chansons librevilloises. Il l’est, dans une faible mesure, dans les chansons sénégalaises où il se trouve cependant davantage en alternance avec le wolof. L’anglais coexiste peu avec le français dans la chanson sénégalaise, tandis que dans la chanson librevilloise cette alternance représente l’un des choix langagiers majeurs. En revanche, l’anglais n’est qu’exceptionnellement alterné avec les vernaculaires locaux. Le wolof est employé seul ou en alternance, avec toutes les langues présentes dans le répertoire, dans des combinaisons bilingues ou trilingues. Les vernaculaires locaux ne sont jamais employés seuls, hormis le fang. Ils sont utilisés en alternance avec d’autres vernaculaires ou avec le français. Le téké et surtout le fang sont bien représentés dans le répertoire librevillois du fait du positionnement idéologique et de stratégies identitaires de certains groupes et du poids de leur répertoire dans le corpus. Mis à part ces langues, la part des vernaculaires locaux dans les chansons reste faible. Les langues véhiculaires sont donc les plus fréquemment utilisées dans le rap comme au quotidien.

Alternances codiques, emprunts, mélanges codiqueset néologismes dans la chanson


Les alternances codiques

Les alternances codiques pratiquées sont inter-phrastiques, extra-phrastiques ou intra-phrastiques (Poplack 1988) et relèvent des deux catégories définies par J. Billiez (1998) : les macro-alternances et les micro-alternances. Elles se présentent ainsi de différentes façons au sein du répertoire de chansons ou au sein d’une chanson .
Elles peuvent avoir lieu :
– au sein du répertoire d’un groupe d’une chanson à une autre, comme par exemple, le répertoire de Lliazz, une jeune rappeuse, solo librevilloise, de l’ethnie fang, qui est composé de chansons en français et en fang ou celui des Wagueubleu (lieu bondé de monde), de la banlieue dakaroise, qui comporte des chansons en wolof, en français et en anglais ;
– au sein du titre de la chanson ou du corps du texte comme pour le groupe BBS, de Saint-Louis, dont le titre de la chanson en français est daan sa dole (gagner sa vie), ou le groupe Bad Klan, de Libreville, dont le titre de la chanson en anglais est New Competition ;
– dans le titre, dans lequel le groupe Rapadio utilise le wolof et l’anglais Tewal Real Hip-Hop (« représente » : wolof ; « le vrai Hip-Hop » : anglais), parfois avec jeu sur l’écrit et l’oral, comme un titre des Siya Po’ossi X, out retombe, écrit et prononcé [utrtõb] « outre-tombe » ;
– d’un segment à un autre de la chanson : l’alternance codique consiste ici en l’insertion dans la chanson de segments plus ou moins nombreux et plus ou moins longs de langues différentes (exemple : refrain, couplet, phrase, etc.), chantés soit par des rappeurs différents, soit par le même rappeur :
• soit chaque rappeur chante dans une langue : ce cas est fréquent dans le groupe librevillois Siya Po’ossi X (La terre à abattre), ses membres, fang et téké, composant chacun une partie du texte dans sa langue (chanson Kesse me (Regarde-moi)) ;
• soit un même rappeur chante en plusieurs langues : professeur T., de Libreville, pratique fréquemment l’alternance anglais-français ; il passe, par exemple, du français à l’anglais à l’intérieur d’un couplet d’une chanson intitulée Zion :
« Il n’y a avait pas de sorcier, sans ça je n’aurais pas pris ma douche ce soir.
Il y avait juste un peu de pressés, trop de babyloniens dans la place,

Les emprunts lexicaux


Les chansons présentent un bon nombre d’emprunts lexicaux s’intégrant dans une structure monolingue, généralement française, wolof ou moins, souvent anglaise ou fang, téké. Les emprunts relevés sont, selon la catégorisation effectuée par J. Hamers (1997 : 137-138), de type « emprunt de langue » ou « emprunt de parole de compétence ». Ces emprunts sont souvent intégrés partiellement ou totalement au système de la langue emprunteuse. Le groupe siya Po’ossi X, dans une chanson en fang et téké, Ngoman (le pouvoir, fang) emprunte des termes français « Bé politiques ba dang fop » (« Les politiques parlent trop »).
Ces alternances ou ces emprunts concernent essentiellement des unités provenant de registres différents, plus ou moins standard, du français, de l’anglais ou du wolof.
L’alternance de registres se produit en effet :
– dans un cadre exolingue, comme le groupe Siya Po’ossi X qui alterne le fang avec un registre anglais grossier, dans le cadre d’un discours injurieux : Baigue wenteck. (Écoute mon wenteck), suck my dick.
– ou endolingue, comme Nanette, jeune rappeuse librevilloise solo, qui chante exclusivement en français et pratique couramment l’alternance endolingue, comme dans cette chanson intitulée Sound System Love Story :
« Laisse moi t’envahir par la beauté de ce tempo
Ho M16 est un pro (M16, nom d’un autre rappeur)
Laisse toi bercer par ma sound system love story
j’excelle dans la compo
[…] j’introduis mon refrain version trainarde, non-chalente, roulée […]
par le son de mon ceaumor
par la vérité je te mords
je kif désormais tous les textes bien faits. »
for a long time my baby, I need you for a long time […] ».
Le groupe Alif alterne quelques segments en français dans la chanson en wolof L’An 2000 :« L’an 2000 Dakar sera comme Paris, lina coye ségue dafa bari (“la façon dont les gens le disent c’est trop”).

Les néologismes


Enfin, les rappeurs utilisent des néologismes qu’ils puisent soit dans les pratiques courantes des jeunes, soit dans des lexiques qu’ils créent à des fins identitaires. Ces néologismes sont surtout employés dans des chansons en langue véhiculaire, mais parfois aussi dans des chansons en vernaculaire local. Le groupe Siya Po’ossi X, dans la chanson wenteck à base fang et téké, alterne des termes provenant du français populaire de libreville (bizma, flic ; boisse, « pétasse ») et du wenteck (farangoume, invention, mensonge) : Ke wa yeme « farangoume » ? (sais-tu ce que c’est qu’un « farangoume » ? (« invention, mensonge »)).
ka wa yeme « bizma » ? (sais-tu ce que c’est qu’un « bizma » (« flic »)).
ka wa yeme bê « boisse » ma as ? (et la signification de « boisse » (« pétasse »)).

L’usage des vernaculaires locaux : deux options


Deux types de répertoires de chansons, différents à Libreville et à Dakar, se distinguent dans le corpus, reflétant chaque fois deux options langagières. Il s’agit, à Libreville des répertoires n’intégrant que les langues de communication internationale : le français et l’anglais et de ceux qui intègrent aussi les langues locales. Il s’agit, au Sénégal, des répertoires n’intégrant que les langues de communication internationale et le véhiculaire local, le wolof, et de ceux qui ajoutent à ces langues des vernaculaires locaux. L’alternative est d’employer ou non des langues de communication restreinte dont certaines se voient attribuer par les locuteurs une forte valeur identitaire, ethnique ou non.
Le choix des vernaculaires est en premier lieu un choix de compétence ou encore un choix reflétant certaines habitudes linguistiques familiales. Il est alors la conséquence des pratiques extérieures au rap. Les rappeurs déclarent parfois regretter cette absence de maîtrise de la langue de leurs parents. Exceptionnellement, la pratique du rap peut mener à un réapprentissage ou à un perfectionnement de la langue d’origine. Au Sénégal, l’alternative est moins radicale qu’à Libreville : il ne s’agit pas seulement de choisir entre une langue perçue comme étrangère, le français, et une langue locale, mais aussi entre des langues sénégalaises, l’une véhiculaire, les autres vernaculaires. En effet, nous savons que si le wolof a perdu, pour les locuteurs, sa valeur ethnique, il est considéré par les Dakarois et les Saint-Louisiens comme la langue sénégalaise qui appartient à tous les Sénégalais. Il n’offre cependant pas l’audience internationale qu’offrent le français et l’anglais, employés eux aussi dans tous les répertoires.
Lorsque les auteurs ont la compétence des langues vernaculaires, le choix de ces langues répond alors à deux logiques :
– Une logique identitaire : elle conduit les auteurs à affirmer leurs identités locales et en particulier leur identité nationale en préférant les langues locales vernaculaires ou véhiculaires, ou en leur accordant une place notable dans le répertoire. Cette logique identitaire se joue sur un double plan pour les rappeurs sénégalais qui peuvent choisir d’user de la langue véhiculaire fonctionnant comme emblème de la nation, ou le vernaculaire qui fonctionne comme celui du groupe ethnique. Tel est le cas des Ndiafa Ngara ou des Tim Timol, groupes sénégalais, qui emploient, respectivement, en plus du français, de l’anglais et du wolof, le sérère ou le poular.
DC. Skomb, du groupe librevillois Raaboon explique : « Nous appartenons à la société gabonaise, nous voulons valoriser notre culture, nous nous sentons obligés de prouver cela à travers le rap ethnique. Dans plusieurs groupes, aucun rap ne se fait totalement en français, pas dans tout le répertoire. Tous les rappeurs ont conscience de la nécessité de marquer notre sigle identitaire dans cette musique du rap, c’est un souci de qualité. »
– Une logique commerciale : il s’agit d’utiliser le français, voire l’anglais, exlusivement, davantage, ou au moins autant que les langues locales, et en particulier des vernaculaires, pour s’adresser à un public international et d’inscrire ses productions dans une perspective carriériste. Encha’a, rappeur gabonais, déclare : « Ce ne sont pas les Fang qui vont me payer mon disque. »
Afin de montrer leur volonté de ne pas renier leur identité culturelle, les auteurs des chansons ou des répertoires monolingues utilisent parfois un français intégrant de nombreux marqueurs de cette identité. Ces marqueurs sont notamment d’ordre phonétique (r roulé, prosodie) ou lexical ou encore, et actuellement de plus en plus, de signes musicaux (musique, rythmes, usage d’instruments traditionnels) fonctionnant comme autant de signes d’appartenance à la communauté africaine, gabonaise ou sénégalaise. L’usage de ces signes est variable, il dépend de leur pertinence dans le cadre d’une chanson donnée. Les rappeurs varient d’une chanson à une autre ou à l’intérieur d’une même chanson entre les formes standard et les formes non standard du français, de même qu’entre les formes des autres langues. Enfin, quand les auteurs emploient les langues locales, ils les emploient souvent en alternance avec le français. Le wolof peut néanmoins être très prédominant dans le répertoire des groupes sénégalais, en particulier des Saint-Louisiens.

Fonctions et valeurs des « métissages »


Les mélanges de langues sont particulièrement significatifs du point de vue des stratégies linguistiques des auteurs. Nous avons vu qu’ils concernent essentiellement les langues véhiculaires, en particulier le wolof, et s’accompagnent souvent de l’usage d’un lexique composite et concernant le français et l’anglais, non standard.
L’examen de l’ensemble des chansons a montré que, à Libreville et au Sénégal, les énoncés métissés (alternances codiques, emprunts, etc.) sont particulièrement présents dans le cadre des chansons traitant de l’auto-représentation du rappeur et de la scène, de la misère sociale, de la critique socio-économique de l’amour, des fléaux et de la réflexion intérieure. Ils sont par ailleurs particulièrement prisés lorsque le locuteur se vante, lorsque le discours s’adresse directement à l’auditeur, ou encore lorsque l’auteur attaque verbalement et humilie symboliquement le destinataire.
Quelles que soient ces langues, le mélange est, tout au moins explicitement, stigmatisé, illustrant la perte de la culture et des valeurs traditionnelles, pour certains, en même temps que de la langue. Il supporte cependant, auprès des jeunes, certaines valeurs positives, se présentant comme un compromis entre deux langues et deux cultures, entre l’adhésion à des valeurs occidentales et traditionnelles, fonctionnant comme un marqueur d’identité urbaine pour des locuteurs plus ou moins jeunes. Mais ces valeurs demeurent implicites. La valorisation de ces formes métissées ou, selon les termes de J. Billiez (1998), le « renversement du stigmate », concernant ces formes, a lieu dans le rap. Il tient globalement au fait que ces variétés symbolisent les solidarités qui s’expriment dans le rap à la fois sur les plans international et national et l’adhésion aux valeurs qui sont liées au rap. Cependant, du fait de la valorisation implicite du mélange, ce renversement n’a lieu que sur le plan explicite. De plus, il n’est le fait que de la jeune génération. Le stigmate semble demeurer à l’extérieur du rap et des réseaux de jeunes.
Enfin, le mélange des langues vernaculaires et des autres langues semble ne pas faire partie des pratiques. S’agit-il d’un évitement dû à la valeur négative du mélange, peut-être encore plus forte concernant les langues vernaculaires ? Il se pourrait que ce jugement négatif soit dû à un sentiment d’incompatibilité des valeurs des langues et donc à celui de leur impossible coexistence dans un même énoncé. Il pourrait aussi être la conséquence de la faiblesse de l’usage et des fonctions restreintes de ces langues.
Les énoncés caractérisés par le métissage ou les procédés de relexifications remplissent une fonction cryptique et identitaire pour leurs usagers et permettent aux groupes de marquer leurs différences par rapport à la société dominante ainsi que sa solidarité interne. Adressées à un large public pour qui elles peuvent poser un problème de compréhension, elles remplissent alors, plutôt qu’une fonction cryptique, une fonction ostentatoire servant la fonction identitaire et la prise de parole des jeunes. Les rappeurs utilisent ainsi une stratégie qui leur permet, non pas de se fermer à la communication, mais au contraire d’aller vers elle. Il s’agit d’utiliser ce we code pour affirmer son identité de jeune en révolte et de provoquer l’attention des auditeurs afin de prendre la parole. Nanette, rappeuse librevilloise, explique : « Lorsqu’une pirogue va dans un sens alors que toutes les pirogues vont dans l’autre, tu ne peux pas faire autrement que de la remarquer. » DC. Skomb, rappeur librevillois du groupe Raaboon, précise : « Le rap est une musique choquante pour tous ceux qui refusent d’ouvrir les yeux. »
Les auteurs cherchent ainsi à provoquer l’échange avec un public large, avec lequel ils souhaitent s’allier ou dont ils veulent attirer l’attention. Mais ils tiennent à conserver dans cet échange leur identité de jeunes en marge de la société dominante et souhaitent que cette démarche de communication soit aussi le fait de ce public qui les rejette. La signification de certaines formes de ce we code sera donc offerte par le texte (traduction, contexte), mais d’autres nécessiteront de la part des auditeurs un effort de compréhension. Il s’avère donc que les jeunes rappeurs se positionnent comme des membres de la société à part entière et sont désireux de participer à sa construction plutôt que de s’en exclure. L’usage du they code, qui serait ici une variété de français ou de wolof épuré, selon la logique présentée ci-dessus, n’apparaît pas toujours aux rappeurs comme la meilleure façon d’entrer en communication avec les membres de la société extérieure, voire opposée, au mouvement rap. Malgré cela, si les auteurs des chansons occupent parfois certains positionnements sociaux et emploient des stratégies favorisant l’usage de parlers cryptés, ceux-ci ne prédominent pas dans la chanson rap du fait des enjeux de cette dernière ainsi que des identités revendiquées par les jeunes.
Comme en France et aux États-Unis, le rap au Sénégal et au Gabon s’avère bien un lieu d’expression des identités et d’une culture particulière aux jeunes urbains. Cette culture, caractérisée par le pluriculturalisme et le pluriethnicisme, pourrait être considérée comme « interstitielle » au sens défini par L.-J. Calvet (1994), mais concerne des réalités différentes de celles de la situation française. Cette culture s’élabore, en effet, à partir de la rencontre entre des cultures différentes, la culture occidentale et la culture africaine plus traditionnelle. Néanmoins, d’une part, les jeunes ont pris conscience du processus d’appropriation qui préside à l’usage des éléments provenant de cultures occidentales, d’autre part, ils ont plutôt le sentiment d’appartenir à la société africaine ou aux groupes ethniques dont ils sont issus et avec lesquels ils sont en contact. Par ailleurs, la rencontre des cultures n’appartient pas en propre à leur réseau, elle se fait dans la ville, cette ville africaine récente, qui connaît une évolution rapide et qui a remis en cause les modèles d’organisation du village et même ceux caractérisant la ville naissante, divisée en quartiers ethniques. La rencontre des cultures, la recomposition culturelle, l’émergence d’identités nouvelles, sont les faits de la ville tout entière tournée vers le « développement ».
Dans ce contexte général de gestation d’identités urbaines, les jeunes rappeurs créent leurs propres modèles, afin de marquer leurs positionnements contestataires, ou pour certains, d’entrer dans l’air du temps. Ils n’en appartiennent pas moins à des réseaux différents, ceux de la famille, du clan ou du quartier dont ils s’estiment aussi les porte-parole qu’ils « représentent », de même qu’ils représentent la communauté des rappeurs, et dont ils portent l’identité. Ces identités à disposition du rappeur sont actualisées en fonction de leur pertinence vis-à-vis des données des interactions en représentation de la chanson. Les auteurs entrent alors dans des négociations identitaires en faisant des choix linguistiques qui symbolisent les relations sociales qu’ils entretiennent dans et par la chanson et les positionnements sociaux qu’ils occupent à un moment ou à un autre. En fonction de ces derniers l’un des codes à sa disposition recevra la valeur de « code nôtre » ou de « code leur ».
En effet, en situation plurilingue l’opposition « code nôtre »/« code leur » se joue à plusieurs niveaux :
– une langue vernaculaire, « code nôtre », s’oppose aux autres langues vernaculaires, au véhiculaire local et aux autres langues de grande communication dont la langue officielle, « codes leurs » (exemple : sérère/poular, wolof, français, anglais) ;
– une variété linguistique issue de la vernacularisation de la langue véhiculaire, « code nôtre », s’oppose au véhiculaire et aux vernaculaires locaux, ainsi qu’à une langue de communication internationale, « codes leurs » (ex : variété de français ou de wolof des rappeurs/autres formes de wolof et de français, anglais) ;
– une langue véhiculaire, « code nôtre », s’oppose aux vernaculaires locaux, à la langue officielle, à une autre langue de grande communication, « codes leurs » (exemple : wolof/vernaculaires, français, anglais).
La limite d’attribution de la valeur de « code notre » semble atteinte avec le français normé. En effet, pour que cette variété de langue soit considérée comme « code nôtre » elle devrait s’opposer aux autres langues et variétés linguistiques, à savoir les vernaculaires, les variétés issues de la vernacularisation des véhiculaires ou encore les langues étrangères. Or, ni les enjeux du rap ni l’identité des rappeurs ne favorisent la négociation de l’identité impliquée par le positionnement social qui serait ainsi adopté. Si les rappeurs emploient le français normé cela ne paraît en aucun cas lié à la revendication d’une appartenance à la classe dominante ou à la population française qu’il symbolise. Il s’agit plutôt d’employer ce code pour ses valeurs fonctionnelles, pour son adaptation à certains sujets formels ou encore pour s’octroyer certaines des valeurs positives qui lui permettront d’être en position de force ou d’égalité dans le cadre de certains échanges.
En dehors de cette variété linguistique, les autres variétés peuvent donc, selon l’interaction en question, et parce que le locuteur en aura la compétence, recevoir la valeur de « code nôtre » ou de « code leur ». Tout dépend de l’identité sociale de l’auteur, mais aussi de l’identité affirmée ou négociée par l’auteur à un moment donné de l’interaction, donc de son positionnement social. Dans les textes, de même que dans la vie quotidienne, un grand nombre d’options, de choix linguistiques possibles, correspondent à une situation donnée (Gumperz 1982). L’interprétation des choix doit donc se faire dans son contexte verbal et socioculturel, compte tenu des caractéristiques des interactants, de leurs représentations et de leurs pratiques, des données dynamiques des interactions. Ces interactions relèvent de la représentation publique, des mises en scène énonciatives et de la vie quotidienne.
L’analyse de la chanson rap relève d’une problématique urbaine. Elle rend compte des dynamiques sociolinguistiques en cours dans la ville en s’en faisant le lieu de reproduction et de production. Elle montre comment le facteur urbain et le rap lui-même en tant qu’espace social, agissent à la fois sur la forme, les fonctions et les valeurs des langues. Elle participe à la compréhension de la ville en étant traversée de réseaux sociaux intra- et inter- nationaux communiquants. Si les différentes disciplines s’intéressant au rap sont amenées à chercher les informations nécessaires à leurs analyses dans le champ pluridisciplinaire, il serait souhaitable que cette pluridisciplinarité se développe dans le sens d’une véritable collaboration afin d’éclairer au mieux cet objet commun sous ses différentes facettes.

Laboratoire de sociolinguistique, Université Paris-V-René Descartes.
Michelle Auzanneau, Identités africaines : le rap comme lieu d’expression, Cahiers d'études africaines, 163-164, 2001 http://etudesafricaines.revues.org/document117.html
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Bourbier d'Armel NGuimbi Bissielou  

L’œuvre d’Armel NGUIMBI BISSIELOU retrace l’échec du voyage de MOUKAGNI dû au bourbier dans lequel l’ensemble des voyageurs sera victime. Cette œuvre présente la situation déshonorante du réseau routier gabonais aux citoyens. Armel NGUIMBI BISSIELOU, au regard d’une telle situation prend le politique à témoin, le place devant ses responsabilités. Car, si les routes ne présentent pas un panorama reluisant, fiable, la faute incombe naturellement aux gouvernements du moins aux politiques qui utilisent de l’argent à des fins subtiles. L’auteur de Le Bourbier ne parvenant pas à trouver une autre expression pour fustiger ce désagrément, préféra parler de détournement de deniers publics, de gaspillage.Dans cette perspective, le personnage de MBA (chauffeur de la Toyota ) très embarrassé par l’état d’enlisement dans lequel se trouve les véhicules et dans le même ordre d’idées de « faire comme ses patrons ».( )en foulant au pied l’autorité judiciaire par la pratique d’un transport clandestin illicite. Ainsi dira t-il s’adressant à MOUKAGNI.
« Tu sais ces gros bonnets, c’est des rapaces. Ils ont tout pillé et ils veulent toujours l’argent. Mais moi aussi je me débrouille avec sa voiture pour gagner ma vie. Je fais ce que je veux, je m’en fous… »(p.28) Le souci d’un écrivain dans la société est de vouloir faire de celle-ci un modèle, une exemplarité. Comme on le sait, l’écrivain ou du moins l’artiste, se range toujours du coté des « malheureux qui n’ont point de bouche »qui « ne peuvent pas dire tout haut ce qu’ils pensent tout bas ». A ce titre, en choisissant la voie de la plume, il choisit du même coup, la lutte contre le bourreau, contre l’oppresseur, contre le massacreur de la chose publique et donc du politique ou du régime en place. Ce choix doit s’encrer sur la forme des mots employés dans son œuvre. Ces mots doivent porter une charge sémantique afin qu’ils touchent et vexent le pouvoir en place et dans une large mesure le lecteur. Ce sont des mots qui seront comme des pistolets chargés pour le dire avec Jean Paul SARTRE dans Situations au mieux, « ce sont des mots qui expriment à travers la langue maternelle de l’écrivain, force principale d’unité d’un pays,de la terre qu’occupe son peuple , et de l’esprit national »comme le fait entendre ALexandre SOLJENITSYNE.
Dans cet esprit, l’auteur de Le Bourbier, entend, à la manière de ses pairs, gaffer le politique gabonais, l’élite gouvernante, responsable de la situation du bourbier et donc du retard économique et politique que connaît le pays à travers l’échelle planétaire. Ainsi, loin de se ranger du côté de ceux qui « contribuent au pourrissement de la société », NGUIMBI Armel, prendra sa lire poétique et la transforme en Beretta pour tirer sur les gouvernants afin qu’ils prennent conscience de la gravité du désagrément auquel ils sont responsables. Ainsi dira t-il :
« Il y a une chose : si nous subissons le diktat de ces dirigeants en croisant les bras, nous sommes complices de ces derniers(…)Nous ne sommes nullement maudits, nous sommes responsables de ce qui nous arrive. Nous le méritons. Si nos routes sont dans cet état, c’est que nous nous en accommodons bien en faisant confiance à ceux qui les maintiennent dans cet état »(p.60-61) Aussi poursuit –il :
« Mon frère, tout va mal dans ce pays. Tout est foutu. Oui mon frère, tout est pire. Notre société souffre d’une gangrène que nos décideurs ont laissé délibérément évoluer. C’est une lèpre dont les séquelles ne disparaîtront jamais(…).Nos routes sont un cancer ; il a atteint toutes les parties vitales du corps »(p.89). De la politique à l’économie en passant par le social, le politique reste toujours le principal présumé responsable des problèmes que connaît le pays. L’homme politique gabonais ou africain d’une manière générale, révoque la raison. Ces inconduites de l’homme politique ont une conséquence sur le plan social qu’Armel NGUIMBI BISSIELOU n’hésite pas à dénoncer également.

CRITIQUE
Les problèmes sociaux ont existés, et existerons toujours tant que l’homme existera dans la société, les problèmes sociaux seront en permanence dans son vécu quotidien. De la sorte, à défaut de les voir s’accumuler, l’homme lui-même en tant qu’être qui incarne le statut de bâtisseur doit de ce fait, trouver des solutions idoines en vue de rendre sa vie agréable.L’écrivain prend de ce fait sa plume pour la mettre au service de la société afin qu’elle s’en serve nullement pour l’asservir. C’est sans nul doute cet esprit qui exprime Armel NGUIMBI BISSIELOU lorsqu’il choisit de dresser un tableau sombre des maux qui minent l’espace fictionnel Le Bourbier.Cet acte d’engagement passe en effet par un discours virulent sur « Trouville », ville natale de MOUKAGNI, personnage central du récit. En effet, « Trouville » n’est qu’une métaphore, une ville qui englobe plusieurs trous. D’ailleurs à la page 18 l’auteur ne plante t-il pas le décor de cette ville, théâtre de plusieurs maux : « A Trouville, il n y a que trop de trous maintenant. Des trous où adultes et adolescents passent pour maîtres nageurs dans les eaux de feu »(p 18). ( …) « Ces trous où l’on y entre vif et l’on en sort déboussolé ».En tenant compte de ces quelques phrases de narrateur (MOUKAGNI), nous entrevoyons en filigrane la description acerbe de Trouville. D’abord par le choix du nom : Trouville. Ensuite par cet humour noir qu’il emploi lorsqu’il parle en ces termes : « Trouville étant devenu une jungle où tout le monde se perd. C’est le colt qui fait maintenant la loi ». Nous constatons bel et bien qu’il y a de l’humour anglais car, ici c’est une forme d’ironie plaisante, souvent satirique consistant à souligner avec esprit les aspects drôles ou insolites de la réalité. Par exemple, à la page 18 lorsque Moukagni dit : « Trouville est une ville où les hommes au log couteau font leur safari ».On ne peut faire du safari qu’à des circonstances heureuses. Or, ici « faire du safari » signifierait « faire du braquage, du banditisme etc. » Tout compte fait, la lecture que le narrateur fait de Trouville, est une lecture satirique en dénonçant la pléthore des maux qui « colonisent » cette ville : pauvreté ;insécurité, alcoolisme etc. En outre, l’engagement social que l’on retrouve dans le Bourbier est un cri de cœur pour dénoncer la situation de crise que traverse le pays. D’ailleurs le titre de l’œuvre est évocateur : Le Bourbier, lieu fangeux, situation embarrassante et fâcheuse.L’auteur lui-même, n’est-il pas plus explicite lorsqu’il généralise ce bourbier dont tout le pays est en proie ? (p.112) « Bourbier Education, Bourbier Santé Bourbier Habitat Bourbier Agricole Bourbier politique Bourbier Bourbier Bourbier tu nous rends fais » Une telle lamentation poétique, ne peut laisser aucun lecteur indifférent. Prose et rime s’entremêlent pour exprimer le déchirement intérieur de l’auteur ; celui-ci dénonçant le malaise qui sévit dans tous les secteurs d’activité du pays.Toute fois, cette dénonciation, cette contestation ne peut être possible que grâce à un certain nombre d’outils, de moyens qu’il importe de relever/étudier.

Moyens de la contestation
La parole, pour certains écrivains, reste sans conteste le premier moyen de vouloir la liberté. Position d’ailleurs explicitement exprimée par Aimé Césaire dans Cahier d’un retour au pays natal à la page 40 : « […] Ma bouche sera la bouche des malheureux qui n’ont point de bouches […] ». Cette bouche à laquelle fait allusion Aimé Césaire, n’est autre que cette arme pouvant, dans une moindre mesure, lutter contre le mal ; une arme servant aussi de phare pour éclairer les âmes égarées et dispersées. C’est précisément le moyen de contestation premier dont dispose Moukagni pour parler les siens du malaise du pays : p. 97. « Mon frère ,tout va mal dans ce pays . Tout est foutu ,Oui mon frère , lui dis-je. Tout est au pire. Notre société souffre d’une gangrène que nos décideurs ont laissée délibérément évoluer. C’est une lèpre dont les séquelles ne disparaîtront jamais » Disons, pour résumer cette fougue de Moukagni que l’objectif que se fixe ici Armel NGUIMBI-BISSIELOU est d’instruire. Nous avons l’impression que par le truchement du pronom possessif « mon »(frère) ; Moukagni veut interpeller ; il y a ici ce que Genette(G) appelle la fonction de communication du langage. Donc Moukagni veut donner une information c’est pour cela qu’il insiste sur le « mon frère » .Ainsi ,Moukagni apparaît-il comme un défenseur des droits fondamentaux d’une véritable classe des opprimés . Il a pour principale arme sa voix .Au-dè-la de la parole ,il y a en outre l’écriture qui sert de moyen pour notre écrivain de contester.L’écritureA défaut de la parole, l’écriture est aussi une arme redoutable dans Le Bourbier ce qui nous intéresse particulièrement dans cette œuvre c’est la manière dont l’écriture récupère le langage.On peut affirmer sans risque de nous tromper qu’il y a refiguration du « discours de l’engagement » pour paraphraser Greimas.Rendons nous par exemple à la page 103 pour mieux cerner l’engagement Nguimbien sur le plan scriptural/scripturaire : « Ils ont sparadrapé nos bouches pour nous mettre dans le bourbier ; Ligoté notre liberté pour nous arrimer dans le bourbier ; Ils ont lessivé nos cerveaux pour nous étendre sur le bourbier ; Brisé notre élan pour nous pétrir de la boue du bourbier ; Ils ont enfin nos trésor dans l’humus helvétique pour nous enterrer dans le bourbier ;(…) »Lorsque nous analysons minitueusement ce brin de poème, il en ressort qu’il y a une anaphore sémantique qui s’est construit autour du « bourbier ».Tout ceci nous amène à éprouver le point de vue Georice Bertin MADEBE qui déclarait au sujet de l’engagement que : « Un texte engagé à une structure discursive éminemment fermé ; chapeauté par un discours référentiel servant d’argument ».En effet, dans ce mini poème d’Armel NGUIMBI BISSIELOU, il y a un terme « générique » qui est le bourbier et nous observons que tout au long du poème il y a des sous discours qui viennent corroborer, étayer, argumenter l’idée qui s’est forgée autour du bourbier.En somme, l’écriture d’Armel NGUIMBI BISSIELOU ne trahit pas la pensée, l’objectif de l’auteur qui est de rendre compte avec véhémence la gangrène d’une société.

CONCLUSION
Autrement dit, au delà de l’engagement sur le plan physique où l’écrivain prend position par rapport à un problème précis, il y a la littérature engagée où l’écrivain exprime son contentement ou son mécontentement.L’engagement, c’est aussi la défense des valeurs humaines et culturelles qui fondent une cité. Sur ce la littérature gabonaise, et partant un auteur comme Armel NGUIMBI BISSIELOU s’engage sur le plan politique, social et diégétique pour s’opposer à un système politique qui ne satisfait pas. L’engagement de cet auteur est étroitement lié à la crise économique et politique. Le fait d’écrire et de publier un livre c’est déjà s’engager. Malgré le fait que ce roman ( Le Bourbier) soit allusive c’est-à-dire fait d’un discours implicite et subtile, L’engagement s’y donne à lire.« La notion d’engagement implicite donc chez ceux qui se disent engagés(…) une prise de conscience catégorique dans le jeu des parties en présence, une participation effective à l’action, un dévouement total à la cause » affirme Bastide. C’est pourquoi le rapport entre littérature et société est fondamental pour pouvoir parler de littérature engagé.Armel NGUIMBI BISSIELOU, montre à sa manière que la littérature n’a plus le droit d’oublier cette question essentielle : à quel besoin encore aujourd’hui ? Tout écrivain doit savoir qu’il est impliqué dans ce qu’il écrit et qu’il implique aussi son lecteur. Ainsi le jeune romancier gabonais répond à une urgence, il n’a pas toujours « quelque chose à dire » mais simplement « à dire ».Source: Université Omar Bongo -Département de Littératures Africaines


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Topologie  

Traditions Orales de la Race Eviya (1969)
Les proverbes Evia et le Monde animal (Gabon) (1995)
Bodinga Bwa Bo Dinga

ENCYCLOPEDIE DU MVETT, T. I, 2002, Ed° CIREF/ICAD
ENCYCLOPEDIE DU MVETT,T. II, 2002, Ed° CIREF/ICAD
Biyogo Grégoire


Olendé, Une Epopée du Gabon, L’Harmattan, Paris, 1989, 128 p.
OKOUMBA-NKOGHE

Littérature Gabonaise, Anthologie, Paris Hatier, 1993
GOURSAUD Jean-Pierre, MARTEL F., MBA ZUE

Les Contes bapunu (1988)
Kassa Muira Romain,

Légendes et histoire des Myéné de l’Ogooué, CCF/Sépia, Libreville, 1990, 160 p.
Le pays des trois estuaires (1471-1900)
Quatre siècles de relations extérieures dans les estuaires du Muni, de la Mondah et du Gabon, CCF/Sépia, Libreville, 1990, 245 p.
Autour du Loango (XIVe-Xve siècle) :
Histoire des peuples du sud-ouest du Gabon au temps du royaume du Loango et du « Congo Français », CCF/Sépia, Libreville, 1991, 550 p.
Annie Merlet

Histoire du Gabon : des origines à l’aube du XXIe siècle, L’Harmattan, 2006, 372 p.
METEGUE N’NAHL’

Owani et le Songo : deux Jeux de Calcul Africains, 1990, 132 p.
Sagesse et initiation à Travers les Contes, Mythes et Légendes Fang, 1991, 216 p.
Afrique : la fracture scientifique/Africa : the scientific divide, Ed. Futuribles, 2007
Mve Ondo Bonaventure, né en 1951 à Mvomayop (près d’Oyem)

La tradition de la danse chez les Fang du Gabon, thèse de doctorat ès lettres, Strasbourg, 1976
Aspect de la Religion Fang, Khartala/ACCT, Paris,1983, 99 p.
Fang du Gabon – Les tambours de la tradition, Khartala, 2005, 192 p., ISBN 2-84586-483-3
Nguéma-Obam Paulin

Pratiques culturelles chez les Punu, Ed. Raponda-Walker, LibrevillePratiques culturelles au village, Ed. Raponda-Walker, Libreville, 2005, 95 p., ISBN 2-912776-56-2NZA-MATEKI

Concepts Gabonais (Essais, Poèmes), 1968
Notre Passé, 1970
Dialogue Gabonais, 1975
A la Recherche du Gabon Traditionnel (Essais, Théâtre, Poèmes), 1975
Chant du Mandolo (Poèmes), 1976
Pounah Paul Vincent

Au Pays des Ishogon simple récit de voyage, Messager du St-Esprit, 1910, rééd. Ed.Raponda-Walker, 1993, 48 p.
Les Tribus du Gabon, 1924, ré-éd.
Classiques africains, Versailles, 1993 ; 69 p.
Dictionnaire Mpongwé-Français, 1934, Ed. Raponda-Walker, 1995
Contes Gabonais, 1953, 1967, 1993, Présence africaine/Classiques africains, Versailles, 1993, 491 p., ré-éd. Raponda-Walker 2006
Dictionnaire Français-Mpongwé, 1961, Ed. Raponda-Walker, 1995
Les Plantes Utiles du Gabon, avec Roger Sillans, Lechevalier, Paris, 1961, 614 p.
Rites et Croyances des Peuples du Gabon, Présence africaine,1962, réédit. Ed. Raponda-Walker, 2005, 377 p., 3e éd. Raponda-Walker, Libreville, 2005, ISBN 2-912776-57-0
Souvenirs d’un Nonagénaire, Classiques africains, Versailles, 19933000 Proverbes, Classiques africains, Versailles, 1993, 285 p.1500
Proverbes, devises, serments, cris de guerre et devinettes du Gabon, Classiques africains, Versailles, 1993
Dictionnaire Etymologique des Noms Propres Gabonais, Classiques africains, Versailles, 1993, 214 p.
Eléments de Grammaire Gisira, Ed. Raponda-Walker, 1994
Eléments de Grammaire Fang, Ed. Raponda-Walker, 1995
Eléments de Grammaire Ghetsöghö, Ed. Raponda-Walker, 1996
Eléments de Grammaire Ebongwé, Ed. Raponda-Walker, 1997
Notes d’Histoire du Gabon suivi de Toponymie de l’Estuaire Libreville et Toponymie du Fernan-Vaz Port-Gentil,
Ed. Raponda-Walker, 1997, 368 p.
Les Langues du Gabon (titre original : Idiomes gabonais), Ed. Raponda-Walker, 1998La Mémoire du Gabon, compilation, Ed. Raponda-Walker, 1998, 248 p.150
Articles de Botanique ;
Dictionnaire Tsogo-Français en cours
Dictionnaire Français-Tsogo en coursLexique Français-Gisira en cours
La Voix de Raponda enregistrements RTG Ch I, 1960,
CDCantiques Notés Petit Catéchisme Akélé, 1904
Evangéliaire des Dimanches de l’Année en langue mpongwé, 1905
Catéchisme des Vérités Nécessaires (1908) ;
Cassette vidéo sur les Contes Gabonais – RTG Ch. 1
Raponda-Walker André

Le Mvett l’Epopée, Présence africaine, 1970Le Mvett II, 1975Le Mvett. Epopée fang, Présence africaine/ACCT, 1983
Lettres gabonaises : Essais, 1975
Le Mvett, l’Homme, la Mort et l’Immortalité, 1993
Tsira Ndong Ndoutoume

Nous compléterons cette liste au fur et à mesure.

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Où est le roman gabonais ?  

La littérature gabonaise suscite toujours d'embarrassantes interrogations : "Existe-t-elle vraiment ?", "Quels sont ses auteurs ?" - silences embarrassés… Même la petite minorité de Gabonais ne doutant pas de la "réalité" de sa littérature la connaît mal.Pour certains spécialistes, le premier livre gabonais à vocation romanesque est le récit autobiographique de 58 pages de Robert Zotoumbat, Histoire d'un enfant trouvé, qui paraît en 1971 chez Clé à Yaoundé. Pour d'autres ce serait plutôt Elonga (Editaf, Paris) d'Angèle Ntyugwétondo Rawiri, qui paraît en 1980.On n'arrive finalement à ne recenser qu'une vingtaine de titres, dont cinq de Maurice Okoumba Nkoghé. Le chef-d'œuvre est sans conteste Au bout du silence (Hatier, 1985) de Laurent Owondo, primé en 87 par la Fondation L.S. Senghor. Derrière ce beau livre, traduit en plusieurs langues, en passe de devenir un classique de la littérature africaine, s'imposent Parole de vivant (L'Harmattan, 1989) d'Auguste Moussirou Mouyama et Les Matitis (Sépia, 1992) de Hubert Freddy Ndong Mbeng.Le boom culturel qui a suivi se retrouve peu dans le roman. Premières lectures (97) de Justine Mintsa, est un livre pour enfants de 12 à 15 ans. Dans La vocation de dignité (Ndzé, 1997) de Jean Divassa Nyama et Le Chemin de la mémoire (L'Harmattan, 98) de Maurice Okoumba Nkoghé, on discerne mal le questionnement des auteurs. Le Bourbier (97) d'Armel Nguimbi tente-t-il de "définir" et l'homme et l'univers gabonais ? Le jeune officier (Multipress, Libreville, 99) de l'enseignant de philosophie Georges Bouchard apparaît avant tout comme un produit du "village planétaire culturel" qui "signifie" l'auteur comme un être dépourvu du masque identificateur, à défaut d'être identitaire.La littérature gabonaise ne devrait-elle pas s'interroger sur la qualité de l'écrivain ? N'aurait-il pour vocation que de suivre les chemins tracés par de dignes prédécesseurs habités, pour la plupart, par le seul souci de rapporter sans artifice la mémoire du terroir ? L'écrivain gabonais semble marqué par un vitiligo intellectuel susceptible, à tort, de passer pour du métissage culturel. Même la déliquescence avérée ou supposée du pays, à la fois plurielle et multidimensionnelle, ne peut expliquer son échec dans la mission qui est la sienne : tenter d'appréhender l'impréhendable, de visualiser l'invisualisable, de signifier même l'insignifiable. En un mot revenir à la question qui habite tout artiste, tout homme de réflexion : "pourquoi le monde, pourquoi ce monde ?"Sans doute alors le recueil de nouvelles L'Enfant des masques (L'Harmattan, Ndzé, 99) de Ludovic Obiang et Histoire d'Awu (Gallimard, 2000), troisième ouvrage de Justine Mintsa, arrivent-ils à point nommé pour touiller la sauce magnifiquement apprêtée par Laurent Owondo.
Magloire Ambourhouët-Bigmann

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Les lieux de la culture à Libreville  

Si les restaurants et les discothèques abondent à Libreville, force est de constater que la culture proprement dite hérite d'une part congrue. Il y a bien sûr le Centre Ibuliga, une initiative d'Helmut Musthinga Boulingui qui n'en est encore qu'au stade embryonnaire ainsi que le Centre Culturel Concorde au quartier Glass qui dépend de la mairie du 4ème arrondissement. On peut également compter les Jardins de la Peyrie qui, au moment de la Fête des Cultures (une fois par an au moment de la Pentecôte), deviennent un lieu central. Mais le seul véritable centre d'attraction demeure le Centre Culturel Français St-Exupéry (CCF) qui offre un large éventail d'activités (cinéma, théâtre, bibliothèque, exposition d'arts, conférences, etc.) dans un cadre approprié.
Alain-Claude Bilié-By-Nzé

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Le Jeune Officier de Georges Bouchard  

A bord d'un navire colonial provenant de France, et croisant vers une cité imprécise d'Afrique équatoriale, un jeune officier non moins anonyme se voit assigner une tâche bien singulière : procéder à la dératisation entière du bâtiment. Lors, les questions qui l'assaillent et qui déferlent dans son esprit telles des vagues furieuses, le lecteur les reçoit en partage."La lutte contre les rats avait-elle vraiment une importance capitale ?… Etait-il concevable qu'en présence d'une tâche essentielle (…) on ait fait appel (…) à un jeune officier dépourvu de toute espèce de compétence en la matière ? Etait-il possible que tous les autres officiers se fussent laissés accaparer par des besognes secondaires au point d'oublier l'essentiel ?" Acculé par tant d'incertitude, il arrive au jeune officier de gagner le pont supérieur, lieu symétriquement opposé aux souterrains ombrageux où règnent les rats. Là, bercé par le roulis du navire, le visage battu par "l'air supérieur", il peut s'abstraire, "s'abîmer (…) dans une contemplation muette" de la beauté étale de la mer.Charpenté par des interrogations successives, le roman s'apparente à une longue méditation au cours de laquelle le problème des rats s'épaissit, atteignant bientôt au tragique existentiel. Toutefois c'est à l'approche de l'équateur qu'un plan sera échafaudé : renoncer à combattre les rats de front pour les contraindre simplement à quitter le bateau à l'occasion d'une escale spéciale. En définitive c'est triomphalement que le navire arrivera à destination. Sauf que, durant la cérémonie de félicitations, tandis qu'on ravitaillait la soute en vivre, on vit sortir d'un sac de farine ouvert, "une superbe portée de petits rats".Au détour de l'anecdote et par-delà la métaphore, ce que semble pointer l'auteur, c'est l'éternelle question du Mal et de la présence insistance qu'il inflige à nos vies. Alors, sur les eaux tumultueuses de la condition humaine, c'est à une véritable équipée du sens qu'il nous convie. Et, le temps d'une escale, nous apprenons que le Mal est consubstantiel au monde, que notre croisade contre lui, jamais, ne connaîtra de port. Il s'agira toujours déjà de recommencer, à l'image de la vague ne joignant la rive mais qui, indéfiniment, se redéploie…
Renombo Ogoula

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L'Enfant des Masques de Ludovic Obiang  

De Senghor à Laye Camara, en passant par Hampâté Bâ et, jusqu'au dernier Dongala, la littérature africaine thématise le royaume de l'enfance. La littérature gabonaise participe à l'invention de ce geste rétrospectif confinant à l'autobiographie. Ainsi de son texte inaugural : Histoire d'un enfant trouvé. Mais si ce roman, à l'instar de ceux d'Okoumba Nkogué, dépeignent une enfance malheureuse, il n'en est pas de même pour des auteurs comme Laurent Owondo pour qui l'enfance ne prend sens qu'à travers l'initiation. L'Enfant des Masques de Ludovic Obiang explore une voie similaire. Sur le cours sinueux de l'écriture, l'auteur remonte "les abysses du souvenir" pour arpenter de nouveau les territoires vertigineux de l'enfance. Alors déferlent sous nos yeux hallucinés, un univers merveilleux, ondoyant et chamarré, peuplé d'êtres surnaturels surgis d'une matière végétale luxuriante. L'opacité qui enrobe les choses sacrées se fissure, les distances temporelles se compriment, la mangrove susurre ; brûler "au cœur des êtres et des choses" devient à nouveau possible.A travers ces cinq nouvelles baignant dans le charme tendre de l'enfance, l'auteur nous invite à redécouvrir notre regard d'enfant - ce regard constellant toute chose d'étrangeté et qui, tel "les sentiers" qui "infiltrent la forêt", s'ouvre sempiternellement. Alors, peut-être, pourrons-nous contempler, le visage des choses…
Renombo Ogoula

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La Poésie  

La poésie est de loin le genre littéraire gabonais le mieux fourni. Bien avant les indépendances, nombreux étaient les Gabonais à produire des œuvres n'ayant rien à envier à celles de la métropole. Les poèmes de Ndouna-Dépénaud Passages, Rêves à l'aube, de Georges Rawiri Chants du Gabon sont bien connus des écoliers du Gabon.Depuis plus de trois décennies, Pierre Akéndéngué chante ses œuvres avec celles de son ami, Pierre Edgar Moudjégou (ou Magang-Ma-Buju-Wisi), auteur du Crépuscule des Silences et de Ainsi parlaient les anciens. Mais d'autres poètes marquent : Joseph Bill Mamboungou ; Odounga Pépé ; Quentin Ben Mongaryas, Okoumba Nkoghé… Hormis Edgar Moudjégou, Diata Nduma s'impose comme autre grand nom de la poésie gabonaise, véritable "maître", connu et méconnu, et toujours pas publié à ce jour, malgré la qualité de recueils comme Soleil Captif et surtout Thanatéros et Missoko.
Magloire Ambourhouët-Bigmann

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Petit dictionnaire  

BALLES, n.f.pl. Usuel, oral surtout, familier pour designer l’ argent.SYN, : bongo-CFA, caillasse, cailloux, change, choko, dolè (dolé, doles), feuilles, ifoura, kolo, mbome, mbongo, miang, pesos, pétrole, pia, rabiot, sou, tchoko, fiafio, ro, gnongnon, mille mange, les accords de Paris. AKASA, n.m. Spéc., (du mpongwé). Infusion de la racine du Strychnos icuja Linn. servant de poisond’épreuve. Mboundou ou akasa, Strychnos Icuja, poison d’épreuve, plante dont on fait boire une décoction aux personnes accusés de quelque crime pour connaître si elles sont coupables ou non. (Raponda-Walker, 1998 : 89, note 70).SYN. :bilon, mboundou / mbundu, poison d’épreuve (part.).

bâcher, v.tr. Fréq., oral, argot des jeunes urbanisés. Voler. Il a bâché et puis son père l‘a mis en ngata*. (Etudiant, Libreville, 1999).

SYN. : arracher*, macrotiser*, magner*, signer*.

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La semantique de Pierre Claver Akendengué  

L’œuvre poétique et musicale de Pierre Claver Akendengué se structure essentiellement autour de l’évocation incessante du continent africain, qui est, selon ses propres termes, un « malade alité ». Dans une discographie originale qui allie divers rythmes gabonais et occidentaux (le chant grégorien, Brel et Brassens), l’artiste nous fait entrer dans un monde où la musique ne sert pas uniquement la danse, mais conduit à réfléchir à des problèmes très sérieux. C’est une poésie chantée, genre que Paul Zumthor classifie dans la poésie orale, elle-même faisant partie de la littérature orale. C’est une facture particulière, c’est-à-dire un certain art, un faire, un ensemble de procédés de mise en forme ou de constructions qui conduisent à observer que l’« on finirait presque par oublier que absolument dans la langue de Platon, poiein, employéabsolument, peut signifier : composer de la musique et des vers».

Entre espoir et tristesse
L’œuvre procède à un état des lieux des nombreux maux qui minent le continent noir. Ce constat d’ensemble, qu’il nommera ensuite « ma maladalité d’Africain », définissait déjà, depuis Nandipojusqu’à Obakadences, la substance de sa création. En quoi nous posons que l’œuvre entière est parcourue par cette maladalité où il est toujours question d’une Afrique « incapable d’unité », de sadiaspora disséminée à la surface de la terre, du piroguier infatigable qui toujours rame vers les rives inatteignables de la liberté ou du coupeur d’okoumés aux mains gercées dont le tranchant acéré de lahache mord continuellement le bois dur. Cette œuvre plaît par le fait qu’elle a su si bien jusqu’à ce jour porter les espérances de l’ensemble du peuple noir, touchant profondément celui-ci par l’évocation poétique d’une mémoire valorisée, rendue à la vérité. Elle incite à l’espoir d’un changement fondamental, à la patience et à l’action. Elle plaît parce qu’elle a toujours su s’appuyer surl’expression des rythmes traditionnels de l’Afrique profonde que l’artiste allie parfois à des rythmes d’ailleurs.

L’un des mérites de Pierre Akendengué est d’avoir su opérer leur brassage et explorer ce que Fred Hidalgo appelle « le fleuve de l’héritage ancestral », pour le mêler avec le plus grand bonheur,et avant tout autre sur le continent africain , au cours de sa propre inspiration. Il est « l’homme qui a ouvert la voie, en France et dans l’espace francophone, à la chanson africaine moderne, à la suiteduquel sont arrivés les Touré Kunda, Mory Kanté, Salif Keïta, Papa Wemba, Alpha Blondy et autres Yousou N’Dour… ». En croire, aux dires de Claude Nougaro (qui a d’ailleurs consacré une chanson très expressive au poète gabonais, intitulée La voix d’Akendengué), ce grand artiste se trouve être « l’Africain de la chanson française » dont un « abîme sépare qualitativement ses créations et celles des générations qui lui ont succédé ». Poésie et chanson se confondent chez Pierre Akendengué et s’inscrivent dans un univers commun. Jacques Chevrier dit que la poésie est la meilleure expression de la révolte. Celle de Pierre Akendengué dépasse la dimension de la révolte, questionne le mythe et le sacré, la tradition orale et les imaginaires collectifs pour tenter d’apercevoir le sol de la débâcle génésiaque. Il y aurait, à l’origine et au-delà des drames africains, comme un contact essentiel rompu avec les origines, ici les dieux de Wirondjogo11. Ce qui expliquerait l’actuelle situation d’inquiétante étrangeté du continent noir, sa maladalité. Tel est l’intérêt du mythe politique dans son œuvre. À l’exception de certains rythmes dansants, la musique de Pierre Akendengué est traversée par des mélopées endeuillées, des pans entiers de mélancolie, des déclamations profondes de tristesse, d’angoisse et de révolte qui le conduisent à rechercher dans la structure des différents modèles de l’oralité (le conte, le bestiaire, le travail de la voix, les bruitages spécifiques dessons, le mélange des genres musicaux modernes et traditionnels,etc.), le sens des choses et la possibilité d’un avenir serein.Chez Pierre Akendengué, le poème chanté, c’est l’oralité qui mêle la dynamique des genres dans une perspective nouvelle : l’espace du dire se fait tour à tour rêve d’Afrique et de liberté, mais aussi silence, parole, chanson, cris, rires, récital, réponses, bruissements, onomatopées… bref, création totale. Le poème se surmétaphorise au cœur du langage dans lequel il communique, dans le va-et-vient incessant entre les langues gabonaise et française, produisant de fait

des images fortes et quelquefois opaques qui atteignent à desdimensions surréalisantes. À en croire certains témoignages, le Nkomi usité par le poète de Nandipo ne serait pas toujours le
Nkomi usuel, reconnaissable par les usagers de cette langue. De sorte que nous en concluons par hypothèse qu’il utiliserait un idiolecte très élaboré, poétique par cela seul, et dont l’intentionnalité profonde viserait une incommunicabilité qui n’est pas incommunication – refus de faire sens – mais bien profonde solitude, complexité, difficulté réelle de rendre au langage la charge réelle de la maladalité. C’est peut-être pourquoi l’on peut souvent entendre dans sa musique des silences brusques, des rires soudains, et d’autres marques qui symbolisent la totalité d’une expression singulière. Deux niveaux fortement symboliques dans les textes du chanteur indiquent nettement le procès de la maladalité : le personnage, rebelle et insoumis, et le mythe, pour ce qu’il signale le lieu de la perte originelle.

Le personnage du rebelle


Le personnage du rebelle Le personnage du rebelle fait partie, dans la musique
d’Akendengué, d’un système poétique global qui fonctionne dans l’ordre de son discours comme un postulat d’indocilité. Le héros qui lutte au prix de sa vie est le messie attendu du peuple. C’est Poé,c’est Maronguè, le grand sorcier, l’espoir du peuple, c’est le coupeur d’okoumés, c’est le « Je » du poète. Le héros akendenguéen ne se trahit jamais, pas plus qu’il ne trahit ceux pour qui il lutte : le peuple. Il ne se sert nullement de celui-ci pour atteindre ses petites fins égoïstes. Il ne recule pas non plus devant la menace d’une mort imminente. Il ne change pas de discours sous la pression de l’adversité, il a un seul discours, un même combat, un objectif invariable dont il ne se départit sous aucun prétexte. C’est un personnage de résistance qui s’élève jusqu’à la sainteté et qui se survit dans la mémoire collective. Le héros akendenguéen ne meurt pas, il est éternel, exemplaire, infiniment indocile comme Poé. Mon pays entre soleil et pluie et Le conte du roi Oréï et Oreï II, entre autres, montrent comment le personnage du rebelle fonctionne. Un personnage dense et étoffé, réel et mythique. Maronguè, c’est donc le symbole de toute lutte, de la soif de justice qui habite les peuples opprimés, qu’ils soient « d’ici ou d’ailleurs ». Ce personnage sculpté par l’imagination du poète rappelle entre autres Béhanzin, Lumumba, Cabral, Nyond Ma’Kit, Germain Mba, Um Nyobè, Luther King, bref, toute la résistance des peuples opprimés dont les noms rythment sa musique. Cette œuvre porte, à ce titre, une dimension fortement politique.
Le personnage du rebelle fait partie, dans la musique d’Akendengué, d’un système poétique
global. Cette œuvre porte une dimension fortement politique.

Entre mythe et sacré
La poésie d’Akendengué recherche une explication possible dans le mythe pour tenter de comprendre les origines du drame que vit l’Afrique. Ewulupupa a reçu la royauté des mains des dieux de Wirondjogo, mais les siens, les Africains, ne l’ont pas accepté comme roi. Il s’est alors replié sur sa fécondité qui a essaimé jusqu’à l’actuel pays Ngoyi dont les frontières avec le reste du monde sont délimitées de nord en sud par l’aide et la dette, les famines et les guerres tribales, d’Orient en Occident par des gouvernements de transition et des champs pétrolifères. Rejeter Ewulupupa, c’était rejeter les dieux tutélaires, c’est-à-dire se couper du sacré. Le corps de l’œuvre montre donc que l’on ne violente pas impunément le sacré. Ceci montre bien que « le mythe est une réalité culturelle extrêmement complexe, qui peut être abordée et interprétée dans des perspectives multiples et complémentaires ».

C’est dans le cadre de l’ethnotexte que s’inscrivent la récurrence des onomatopées, les divers et multiples bruissements qui parcourent ses chansons, les rires intempestifs de subversion, les cris, bref, tout un arsenal de procédés de verbalisation propres à la création, à sa création, dont l’objet sert de moyen : utiliser tous les procédés d’oralisation pour atteindre éventuellement au discours primordial, génésiaque. La poésie d’Akendengué puise sa force et son expressivité, sa profondeur et sa hauteur, son humour et son sens de la subversion dans l’ensemble de ces éléments, s’appuie sur cette dynamique d’oralisation pour donner à voir et à entendre son expérience. C’est en effet l’histoire de la perte réciproque de l’homme et de Dieu : l’homme a perdu Dieu, Nzambi, Dieu a perdu l’homme. C’est l’histoire d’une perte mutuelle qui se dit et se vit dans et par la phonè, dans la chanson. Peut-être s’agit-il de la réciprocité d’une tragédie, d’une commune souffrance, vraisemblablement identique, dont chacun porte de son côté le poids énorme du silence généré par l’absence et le manque de l’autre. C’est l’expérience mélancolique, négative, qui exclut de la cité des dieux, fait errer dans la viduité du désert de silence, « tout seul comme vaincu, habité par mille pensées », dit-il dans un de ses poèmes, tête basse sur l’inquiétant « chemin de Tando », à la recherche de Tata Ghetaabee. Car comme il le psalmodie dans Carrefour rio, des monstres « sans père ni mère » ont brutalement surgi de nulle part et se sont improvisés tout à coup « roi de notre village ». Des êtres curieux, moralement hideux, fantomatiques, des monarques fous qui se sont proclamés soudain, et sans rire, « pères de la nation », « petits timoniers », « guides suprêmes de la nation », « hommes providentiels » et autres empereurs et présidents à vie. Des ogres identifiables sinon.On ne violente pas impunément le sacré. Donner à voir et à entendre son expérience.

à leur palilalie, comme dirait Sony Labou Tansi, du moins à la seule lettre d’un alphabet déréalisant qui les dénomme de façon exclamative : « il est né O ». Ou encore ces textes poétiques qu’il a mis en chanson, qui sont de l’autre Pierre, Edgar Moundjegou Magangue, d’un art achevé et quirendent raison de son grand talent : « Le chant du coupeur d’Okoumés », « Salut aux combattants de la liberté », « Aux dieux de ce monde » ou encore « Arrête-toi un moment ». C’est bien cette proximité intellectuelle entre les deux poètes qui a conduit à plusieurs reprises Akendengué à se faire parolier de Moundjegou. La poésie de Pierre Claver Akendengué est traversée. Elle est le lieudu souvenir et du pleur, comme dans les civilisations de l’oralité, auxquelles appartient le poète. Elle scande le sol de souffrance des peuples opprimés, le texte-réceptacle qui s’écrit et se lit par la douleur. Elle est fondamentalement habitée par le personnage héroïque du rebelle. C’est le résistant messianique qui connaît le sens de l’honneur et de la vertu, un personnage lucide et révolté, prophète et visionnaire. En quoi elle est une poésie de combat, et qui porte un projet politique et humaniste. C’est que le « poète africain d’origine gabonaise » croit aux sept principes du code de Nguzo Saba l’Africain, qu’il a recueillis, dit-il, et qui sont : « Umoja, l’unité du peuple, Kuji Kagulia, la détermination, Ujima,l’unité dans le travail et dans la responsabilité collective, Ujamaa l’unité économique, Niya, le but commun, Kuumba, la créativité et Umani la foi dans ce que nous faisons. » Ce sont ces différents principes « dont l’application fera de toi un guerrier », qui permettront d’obtenir « Kwanza, les premiers fruits ». C’est cette pensée qui se donne à entendre dans l’ensemble de l’œuvre de Pierre Akendengué. Au reste, l’on peut déplorer qu’après une si longue et brillante carrière, ses textes ne soient pas transcrits et compilés dans des recueils mais se trouvent dispersés dans diverses anthologies.

Bellarmin MOUTSINGA
Département des littératures africaines
Faculté des lettres et Sciences humaines de l’université de Libreville (Gabon)

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Sur la semantique de Monsard  

Une série d’études effectue par Jean Pierre Monsard sur les grands les grands genres littéraires (théâtre, poésie, roman, essai),

Cette peinture sociale permet de saisir la condition de la femme dans le Gabon traditionnel. Awu devient la première femme d'un notable local, titulaire d'un certificat d'études primaires et maîtresse de couture ; cette jeune femme goûte peu à la polygamie de son mari, ce qui ne va pas sans heurts, ni reproches.
Le roman de Justine Mintsa est un mélange d'humour et de réalisme qui à travers le destin d'Awu, d'Obame et des autres personnages décortique avec une sincérité touchante et émouvante la condition humaine. Pour un coup d'essai, Justine Mintsa a réussi un coup de maître.

Mubwanga
Ce nouveau texte épique vient enrichir la bibliographie déjà abondante du genre dans la littérature gabonaise après Le mvet de Tsira Ndong Ntoutoume, Olende de J.P Leyimangoye, Olende d'Okoumba Nkoghé, et Mulombi de V.P Nyonda.
Mubwanga raconte l'histoire d'un héros extraordinaire, héros éponyme allant à la recherche de sa sœur Maroundou ma de Nzambi, mariée à Dybourou Kasse le monstre. Après une longue pérégrination à la quête de sa sœur, après des combats dont il sort toujours victorieux. Mubwanga ramène sa sœur au village à la grande joie de ses parents. Le texte relate de manière implicite les rapports interhumains et le fondement de la matrilinéarité chez les Punu du Sud du Gabon.Kwenzi Mickala a su rendre dans une langue simple l'oralisation du texte originel en reformulant de manière habile dans sa traduction la mise en scène du performeur de la parole, les chants, les répétitions, l'action dialoguée et les répons traditionnels.


Théâtre
Il existe de nombreuses troupes de théâtre en activité au Gabon, notamment le Théâtre Express, Nzimba Théâtre, le Théâtre de la Rencontre, le Théâtre de l'avenir.
La matérialisation du jeu
La flamme et la passion sont intactes et de nombreux jeunes (scolarisés ou non) s'y intéressent de plus en plus, mais cette passion du jeu reste cloîtrée dans les salles de répétition et ne trouve pas son expression à l'extérieur, face au public, par défaut de salles de spectacle appropriées à Libreville. Il n'y a donc pas matérialisation du jeu.
Les seules salles disponibles grand public sont : la salle de la cité de la démocratie, non adaptée pour le théâtre ; la salle Barrault du CCF St Exupéry qui elle est adaptée mais pas souvent disponible. Au collège Quaben, un tréteau est dressé qui ne répond pas non plus aux besoins de la scène. Voici le combat amer pour les férus de théâtre. Les velléités s'étiolent faute de jeu, et on se complaît à improviser dans les salles de fortune.
L'enjeu immédiat et urgent pour le théâtre reste ainsi la construction de salles de spectacle qui répondent aux exigences techniques de la scène.
La médiatisation
Voici un art qui contrairement aux autres (musique, chanson) semble être méconnu par les médias gabonais. Aucune émission n'est proposée pour initier le spectateur à la chose théâtrale, même si de temps en temps les médias ont recours à des comédiens connus pour illustrer leur réclame publicitaire.
La médiatisation du théâtre aurait l'avantage de familiariser le public au genre, mais aussi de favoriser et de créer une culture de théâtre.
Une culture de théâtre
Malgré Nyonda et ses tentatives, l'ANPAC (Agence nationale de Promotion Artistique et Culturelle), et bien qu'il y ait eu des comédiens prestigieux tels Odimbossoukou ou Dominique Douma, la magie du théâtre n'a pas de prise dans la population gabonaise ; il n'existe pas de culture de théâtre, de réflexe théâtre comme argument et élément culturel. Cette inefficience se retrouve même au plus haut niveau de l'Etat, où l'on n'a besoin du théâtre que lorsqu'il s'agit de le voir participer à des manifestations ponctuelles.
Pour palier à cette insuffisance et réconcilier l'acteur de théâtre avec son public, il convient de multiplier les manifestations, valoriser le statut de comédien de théâtre et médiatiser leurs actions.


Théâtre dans la rue
Du jamais-vu encore : le théâtre dans la rue. Le ministère de la Culture et la Coopération française, conscients de l'efficience de cet art et de la nécessité de rapprocher les gens de culture des populations, ont organisé pendant neuf mois, ce théâtre d'un type nouveau.
L'idée était généreuse et les résultats immédiats. Dans les grandes places des quartiers populaires, on montait les tréteaux et le public debout assistait aux spectacles. Ces scènes rappelaient bien entendu les veillées de nos soirées d'antan au clair de lune.
La troupe optait pour le répertoire de son choix (sketchs, imitations, pièces de théâtre, parodies, pantomimes…). Le public, ravi, participait bon enfant au spectacle : véritable contact charnel et visuel !
Depuis, l'entreprise n'a pas été renouvelée, le projet est mort de sa belle mort pour cause de trop grande lourdeur administrative et parce que ce projet est resté "la chose" du politique, mais pas la propriété des comédiens. Les troupes continuent à attendre. Wait !



Conte
Deuxième prix du contage aux jeux de la Francophonie de Madagascar en 1997, Mathias Ndembet continue son bonhomme de chemin. Il initie dans la modernité, avec le concours des médias, cet exercice culturel séculaire qui nous vient de notre oralité.
Exploitant le panel riche et diversifié de nos textes oraux (fables, contes et épopées…), Ndembet a aussi recours aux textes traduits et transcrits par des conteurs tels Raponda-Walker.
C'est l'image d'un barde nouveau, d'un troubadour qui associe musique et parole qui nous est donnée. Depuis, Mathias Ndembet partage et dit son art à l'étranger, mais aussi dans nos écoles et nos lycées. Pour le grand plaisir du public.
Dans la même veine, vient d'émerger un jeune du nom de Tsira Etougou Ndong. Il conte en langue fang et son récit Nguit Mone (le conflit) met en scène les personnages du peuple d'Engong (les immortels) contre ceux d'Oku (les mortels). Derrière ce chant épique on peut facilement lire une parabole sur la société actuelle en crise et ses travers.

Dôlè
L'action de Dôlè se situe à Libreville, à travers le destin de cinq garçons d'une quinzaine d'années (Mougler, Baby Lee, Joker, Akson et Bézingo) que la providence a bien voulu réunir dans la vie des "matitis" (on dit aussi "mapanes"), ces quartiers de survie qu'on appelle ailleurs "bidonvilles" ou "favelas".
Ici pas de dénonciation, pas d'antagonisme attendu entre riches et pauvres : le film montre ces jeunes dans leur milieu, vivant leurs rêves, leurs désirs mais également leurs frustrations dans un espace fermé qui n'est pas sans rappeler l'univers kafkaïen. Témoins des menus larcins et des plans boiteux de la petite bande, le spectateur se trouve parfois malgré lui complice du jeu des acteurs, tant leur cause est indéfendable.
Le film d'Imunga Ivanga inverse également les valeurs dans le choix des acteurs. Contrairement à la tendance observée jusqu'ici dans le cinéma gabonais, les premiers rôles sont confiés aux jeunes comédiens, qui quoique néophytes de la scène, ont su intégrer à merveille leurs personnages, tandis que les seconds rôles sont confiés aux comédiens adultes confirmés.
Ombre et lumière
Les images de Dôlè, suffisamment expressives, ne laissent pas indifférent ; prises sur le vif, dans le concret, elles donnent à voir autrement la modernité gabonaise. La caméra ne dit pas plus, mais préfère suggérer par le jeu d'ombre et de lumière, ou par de gros plan saisissants ou encore par le flux continu d'images en cascade qui disent la vie folle et trépidante des matitis. C'est le non-dit qui est amplifié. Un de ces non-dits qui offre au spectateur une grande ouverture de lecture.
La caméra d'Imunga Ivanga scrute la pensée, louvoie, s'accroche à des détails qui, en clin d'œil, formulent le mal-être des personnages à travers l'évolution de la bande à Mougler. Cette nouvelle écriture filmique toute en finesse nous sort des clichés et scénarii qui n'usaient pas du montrer/cacher. Toute cette aventure est dépeinte sur les rythmes et la musique mesurée des artistes musiciens nationaux (François N'gwa, Annie-Flore Batchiellilys, Marcel Réténo). L'accompagnement musical épouse l'émotion des personnages et des situations, prenant le spectateur dans une belle profusion de sons, de couleurs et d'émotions. A caractère sociologique, le film d'Imunga Ivanga se démarque finalement de ses prédécesseurs, par son écriture, sa sensibilité, son feeling proche du zapping et son ambiance musicale.

Rire au Gabon
La mise en scène du rire au Gabon passe par la faculté qu'ont les individus de se projeter toujours au-devant d'eux-mêmes par l'auto-dérision : c'est un trait de culture.
Enfouie aux tréfonds de leur être social, cette aptitude à la dérision éclate de plus belle sur la scène et les artistes-comédiens n'ont fait que récupérer, digérer et dévoiler cette émotion contenue par les longues années de parti unique, où il était interdit de parler et surtout de rire.
Les pionniers
La manifestation de cette éclosion du rire est élaborée dès les années coloniales par l'entremise des missionnaires. Dans les écoles primaires, de petites troupes de théâtre sont montées. Et à défaut de longs textes, on incite les élèves à jouer des sketches.
Nyonda Vincent de Paul, alors instituteur donne un cachet au genre, en faisant jouer dans des places publiques des sketches ayant pour thème les travers et les comportements sociaux (Le Saoulard 1960).
Depuis lors, l'exploitation de cette expression a pris de l'ampleur et s'est considérablement diversifiée. De la troupe de théâtre, on est passé depuis les années 1970 au one man show (c'est le cas de Dékombel) ou au duo (Défounzu et Dibakou) ; cette tendance semble être de plus en plus pratiquée et a le mérite de signaler des contours substantiels quant au fond et à la forme que l'on peut conférer au genre.
Les nouvelles tendances
La tradition comique est nettement marquée au Gabon par le comédien Dékombel (mort en avril 1986). Sur un thème précis généralement rattaché à l'actualité, le comédien brode une histoire avec l'intention manifeste de grossir les traits, de caricaturer, de persifler. Le ton est volontairement sarcastique et bouffon. La langue utilisée mêle petit nègre et expressions dialectales, et le comédien se positionne comme l'ingénu de l'histoire, le candide petit villageois analphabète qui feint de ne rien comprendre à la modernité.
Le rire est entretenu par ses différents effets contradictoires, mais surtout par l'usage burlesque d'un galimatias de la langue française et des langues nationales en usage au Gabon. Cette tendance Dékombel a été héritée par le duo Défundzu et Dibaku.
Avec "les années démocraties" et surtout avec la liberté d'expression que l'on connaît depuis les années 1990, on est passé du sketch au pastiche ou encore à l'imitation. Dans le genre, Serge Abessolo semble tirer son épingle du jeu et apporte une signature singulière. Le comique n'est plus basé sur "l'effet de la langue", mais à partir d'une histoire construite, bien menée, ayant un thème précis, le tout dit dans une langue française correcte.
Ce comique tranche avec l'école Dékombel. Il s'agit ici de susciter le rire à partir des jeux de mots, de l'usage des contresens, des calembours et parfois user de l'humour noir. Serge Abessolo innove au sens où il est est scénariste de ses propres textes et comédien. Il initie ainsi une école, et le public espère qu'il sera suivi.

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Une avare magnificence chez rousseau  

Débat sur l’oxymore – Ou d’une avare magnificence

Débat entre Michel Schmouchkovitch et François Rastier

« Les bienséances, les modes, les usages qui dérivent du luxe et du bon air, renferment le cours de la vie dans la plus maussade uniformité. Le plaisir qu'on veut avoir aux yeux des autres est perdu pour tout le monde: on ne l'a ni pour eux ni pour soi. Le ridicule, que l'opinion redoute sur toute chose, est toujours à côté d'elle pour la tyranniser et pour la punir. On n'est jamais ridicule que par des formes déterminées: celui qui sait varier ses situations et ses plaisirs efface aujourd'hui l'impression d'hier: il est comme nul dans l'esprit des hommes; mais il jouit, car il est tout entier à chaque heure et à chaque chose. Ma seule forme constante serait celle-là; dans chaque situation je ne m'occuperais d'aucune autre, et je prendrais chaque jour en lui-même, comme indépendant de la veille et du lendemain. Comme je serais peuple avec le peuple, je serais campagnard aux champs; et quand je parlerais d'agriculture, le paysan ne se moquerait pas de moi. Je n'irais pas me bâtir une ville en campagne, et mettre au fond d'une province les Tuileries devant mon appartement. Sur le penchant de quelque agréable colline bien ombragée, j'aurais une petite maison rustique, une maison blanche avec des contrevents verts; et quoique une couverture de chaume soit en toute saison la meilleure, je préférerais magnifiquement, non la triste ardoise, mais la tuile, parce qu'elle a l'air plus propre et plus gai que le chaume, qu'on ne couvre pas autrement les maisons dans mon pays, et que cela me rappellerait un peu l'heureux temps de ma jeunesse. J'aurais pour cour une basse-cour, et pour écurie une étable avec des vaches, pour avoir du laitage que j'aime beaucoup. J'aurais un potager pour jardin, et pour parc un joli verger semblable à celui dont il sera parlé ci-après. Les fruits, à la discrétion des promeneurs, ne seraient ni comptés ni cueillis par mon jardinier; et mon avare magnificence n'étalerait point aux yeux des espaliers superbes auxquels à peine on osât toucher. Or, cette petite prodigalité serait peu coûteuse, parce que j'aurais choisi mon asile dans quelque province éloignée où l'on voit peu d'argent et beaucoup de denrées, et où règnent l'abondance et la pauvreté. »

J.-J. Rousseau, Emile ou de l’Education, fin du livre 4


François Rastier : Votre thèse sur l'interprétation de l'oxymore chez Rousseau détaille l'expression avare magnificence, dans le célèbre programme de vie tiré de l'Emile. On y trouve le verger idéal qui donne au promeneur, avec une avare magnificence, les fruits qu'il prend selon ses besoins heureusement modérés.
On pourrait éclairer ce passage par la lettre XI de la quatrième partie de La nouvelle Héloïse, dont sort le texte prélevé dans l'Emile et d'abord rédigé sur l'exemplaire personnel de Rousseau. On y trouve un compendium des oppositions entre le jardin (artificieux) et le verger, un hortus conclusus qui aura une longue postérité - par exemple le Paradou évidemment paradisiaque dans La faute de l'abbé Mouret [Zola].
Il faut sans doute distinguer du verger édénique le jardin évangélique : dans La nouvelle Héloïse le jardinier Gustin, au nom fort augustinien, consacre au jardin le nombre évangélique de douze journées par an. Ce jardin a "été planté des mains mêmes de la vertu" (p. 364), et il fait antithèse au bosquet fatal qui s’étend de l’autre côté de la maison et sur lequel plane le souvenir de la Faute - bosquet évoqué dans la lettre suivante (p. 367).

Michel Schmouchkovitch : Je ne suis pas tout à fait d’accord avec vous quant à l'analogie que vous faites entre le passage en cause extrait de l'Emile et la lettre XI de la quatrième partie de La Nouvelle Héloïse. Voici mon point de vue à ce sujet. Un point de vue global : l'appréciation de Rousseau sur cet Elisée ; un point de vue plus local : les oppositions isotopiques entre les deux textes.
1) On peut repérer deux parties dans cette lettre XI. La redécouverte du verger et les souvenirs ou la collection des divers types de jardin à cette époque.
À mon sens la seconde partie éclaire la première. La bascule entre l'Elisée et la falsification de la nature est indiquée par au moins deux remarques :
"A ces mots il me vint une imagination..." (II, 480), et "...c'est d'être un amusement superflu" (II, 485).

« À ces mots, il me vint une imagination qui les fit rire. "Je me figure, leur dis-je, un homme riche de Paris ou de Londres, maître de cette maison, et amenant avec lui un architecte chèrement payé pour gâter la nature. Avec quel dédain il entrerait dans ce lieu simple et mesquin! Avec quel mépris il ferait arracher toutes ces guenilles! Les beaux alignements qu'il prendrait! Les belles allées qu'il ferait percer! Les belles pattes-d'oie, les beaux arbres en parasol, en éventail! Les beaux treillages bien sculptés! Les belles charmilles bien dessinées, bien équarries, bien contournées! Les beaux boulingrins de fin gazon d'Angleterre, ronds, carrés, échancrés, ovales! Les beaux ifs taillés en dragons, en pagodes, en marmousets, en toutes sortes de monstres! Les beaux vases de bronze, les beaux fruits de pierre dont il ornera son jardin!... »


La réprimande que reçoit Saint-Preux fait basculer sa critique sur une autre scène : celle de l'amour.

« Je (M. de Wolmar) n'ai qu'un seul reproche à faire à votre Elysée, ajoutai-je en regardant Julie, mais qui vous paraîtra grave; c'est d'être un amusement superflu. A quoi bon vous faire une nouvelle promenade, ayant de l'autre côté de la maison des bosquets si charmants et si négligés? - Il est vrai, dit-elle un peu embarrassée; mais j'aime mieux ceci. - Si vous aviez bien songé à votre question avant que de la faire, interrompit M. de Wolmar, elle serait plus qu'indiscrète. Jamais ma femme depuis son mariage n'a mis les pieds dans les bosquets dont vous parlez. J'en sais la raison quoiqu'elle me l'ait toujours tue. Vous qui ne l'ignorez pas, apprenez à respecter les lieux où vous êtes; ils sont plantés par les mains de la vertu. »

Julie ne s'autorise comme promenade que ce verger clos, dont le mari est un des seuls à avoir la clef (même sans le bon Dr. Freud, on pense aux grivoiseries de Voltaire dans ses lettres sur La nouvelle Héloïse), et ce lieu me semble être le reflet de la facticité du bonheur conjugal de Julie. Le mot facticitéest sans doute un peu fort car la sincérité de Julie n'est pas en cause - quoique les auteurs américains, mais non pas les français, parlent de la duplicité de Julie.
2) S'il est vrai que la 'négligence' ("il ne vous en a coûté que de la négligence", II, 472) a quelque chose à voir avec l'avare magnificence, plusieurs traits significatifs m'apparaissent en opposition. Le fait que le jardin soit fermé à clef, que les arbres soient greffés, et horreur, par d'autres espèces, qu'un système compliqué amène l'eau (cela lui rappelle sans aucun doute le souvenir de l'aqueduc détruit), bref que l'art imite la nature comme dans les jardins florentins ou de Tivoli.
Par ailleurs je suis d'accord avec votre analyse.

François Rastier : N'oublions pas que rien n'y paraît, que ce ruisseau serpente comme naturellement, que les allées sont des chemins, non des perspectives, que les oiseaux ne sont point en volière, mais pullulent attirés par des plantes friandes semées ça et là, c'est j'en conviens un paradis non sans facticité mais c'est celui de l'art - plutôt que du mariage - et en est-il un autre ?
Quoi qu'il en soit, je me demande en quoi l'emploi de l'oxymore est-il caractéristique de Rousseau et quelle est sa fonction dans son oeuvre. Elle se trouve peut-être dans sa théorie de la nature : l'origine était conçue comme indistinction in nuce, et l'oxymore redit cette unité perdue des contraires.
Ou encore, dans une lecture dissimilatrice, il permet de renvoyer des apparences, pour la civilisation corrompue (cf. avare), à la vérité d'une âme pure (cf. magnificence). Ainsi l'avare magnificence comme l'éloquence muette sont-elles deux témoignages concordants, l'un sémiotique, l'autre économique, de la modération qui régnait à l'état de nature.

Michel Schmouchkovitch : Je reviens à l'interprétation de l'oxymore "avare magnificence". Vous en proposez une lecture dissimilatrice qui indexe "avare" du côté de l'apparence et "magnificence" du côté de la vérité intime, de l'adéquation de l'être à la généreuse économie de la nature. Cette lecture m'a tout d'abord déstabilisé. Cependant elle me permet de mettre en évidence une différence d'approche interprétative que j'aimerais discuter avec vous.
Je trouve deux raisons à votre lecture :
1) Le global déterminant le local, le thème inhérent à la pensée sociale de Rousseau de la disparité de l'être et du paraître (qui à mon sens se continue dans son délire de persécution que je préfère voir comme un délire d'authenticité) justifie cette application dissimilatrice à l'oxymore.
2) Le texte procède par opposition binaire entre le luxe et le simple (le rustique). Le terme "avare" gardant alors son sens usuel : celui d'un riche (un Rousseau fictivement riche) qui ne se fait bâtir qu'une si modeste maison.
Je rappelle de façon succincte mon interprétation : Rousseau qui épouse un moment le rôle d'un propriétaire qu'il n'a par ailleurs jamais été, devient alors aussi prodigue que peut l'être la généreuse nature ; est-il devenu le Dieu d'un paradis où le promeneur ne serait autre qu'Adam [un Adam auquel aucun fruit ne serait défendu (nouvel effacement du péché originel)]... lecture intertextuelle ou à nouveau détermination du local par le global ?). Mais son avarice est alors celle :
a) de l'état de nature où les êtres sont séparés les uns des autres, sans aucune relation entre eux, donc sans échange aucun ou
b) de celui qui aurait voulu vider l'échange, le don, de l'aliénation respective (dette/obligation) des contractants.
Si les mots ont un poids, on arrive là au juste équilibre entre avarice et magnificence, à l'économie, à la bonne mesure. Il me semble que mon interprétation économique est plus "inhérente" au texte, à sa thématique, que celle que vous me proposez, que je qualifierais d'"afférente". Qu'en pensez-vous ?
C'est effectivement encore ici la détermination du local par le global, celui de sa sensitivité à tout rapport social (qu'il soit affectif ou économique). Mais je ne vois pas là de décalage dissimilateur entre deux registres : "avare" et "magnificence" appartiennent tous deux au même univers, celui de l'univers non aliéné (naturel dont la simplicité rustique peut donner quelque idée) de Rousseau. Il me semble donc que la dissimilation n'a pas le dernier mot et c'est donc sur cette question de la légitimité des interprétations que j'aimerais avoir votre commentaire. L'autre interrogation que je me pose concerne les limites de l'interprétation. Certes, mon interprétation semble cohérente avec la pensée de Rousseau (c'est-à-dire avec le corpus exégétique des lectures de Rousseau, sans d'ailleurs négliger leurs divergences) mais y a-t-il un moment où l'interprétation devient une réécriture ? Où s'arrête la bonne foi dans la "fidélité créatrice" ? Quelle est la différence entre le commentaire et l'interprétation ? Vous êtes surpris que ma conclusion porte sur Rousseau mais c'est vrai que j'ai ce souci de revenir en dernier lieu au texte car j'ai la conviction encore maladroite que le texte porte en lui-même ses propres contraintes interprétatives et que l'essai de détermination de celles-ci a à voir avec une éventuelle légitimation de l'interprétation, une fidélité à l'auteur.

François Rastier : Vous avez raison (si je ne me trompe) : les deux termes avare et magnificence, qui sont péjoratifs dans l'état de civilisation, du moins selon Rousseau qui voit dans la magnificence un excès, se neutralisent l'un l'autre, ou du moins se proportionnent à une juste mesure dans l'état de nature, par un parcours que vous dites à bon droit endoxal.
J'aurais fait une lecture de l'oxymore comme un paradoxe qui indexerait un terme dans un univers ou une époque, et l'autre dans un(e) autre. Chez Chamfort (mais j'ai peut être trop travaillé sur lui) il en serait ainsi, comme vous vous doutez bien.
Magnificence est normalement mélioratif dans la doxa de l'époque, et chez Rousseau il peut devenir péjoratif : mais dans cet emploi il reste mélioratif, en changeant d'acception et en contredisant son étymologie, bref en devenant une "offrande" frugale.
Par contraste, avare, normalement péjoratif devient mélioratif dans ce contexte. On doit remarquer cependant que le statut d'avare prête à discussion : on trouve dans la première édition du dictionnaire de l'Académie française des emplois mélioratifs d'avare (par exemple : "une femme avare de ses charmes").
On peut soutenir que si l'oxymore unit des termes en relation de contradiction sémantique (comme par exemple tonnerre muet chez Mallarmé), il s'ajoute ici une inversion évaluative par rapport au sens le plus commun à l'époque, puisqu’avare est ici mélioratif. Mais comme l'acception méliorative est parfois attestée, notamment dans des contextes moralisants, on pourrait en outre lire ici une syllepse sur avare : dans l'univers social avare est généralement péjoratif, dans celui de Rousseau, c'est l'autre acception qui prévaut.
Je retiendrai pour ma part que la caractérisation d'une forme sémantique comme oxymore, paradoxe ou syllepse, en admettant que ces tropes négligés ne puissent se combiner, dépend non seulement des normes sémantiques propres à l’œuvre de Rousseau, mais aussi des parcours interprétatifs que l'on y trace, selon que l'on formule ou non sur l’œuvre une hypothèse d'isonomie.
Pour les autres questions, il me faudrait ou me faudra un livre pour les poser, sans d’ailleurs prétendre y répondre. Je vous l'épargne, et j'espère que nous pourrons bientôt lire sur Texto ! votre belle analyse !

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La dialectique ou l'"art de philosopher" (1997)  

1. La philosophie comme dialectique

Alors que la philosophie de Hegel, couramment identifiée avec la "pensée dialectique", serait plus justement définie comme une "logique", "le" dialectique n'étant en elle que le moment de la séparation et de l'opposition du mouvement logique, la philosophie de Schleiermacher peut légitimement être considérée comme dialectique de part en part. Chez lui en effet, l'opposition des visées de savoir et la contradiction apparemment extérieure ou contingente qu'elles se portent constitue la situation indépassable de l'exercice de la philosophie. La recherche de la vérité est donc à penser comme une réflexion dans l'horizon de l'universalité du savoir cherché en commun, à partir des propositions particulières qui y tendent. Elle n'est nullement le développement immanent d'une contradiction déjà donnée sous une forme immédiate. Cette opération de la réflexion a précisément été stigmatisée par Hegel comme abstraite et vouée à demeurer extérieure à son objet. Les "philosophies de la réflexion" ont selon lui renoncé à l'ambition philosophique d'un savoir véritablement universel (et donc référé au dépassement des points-de-vue que signale le qualificatif "d'absolu") pour confiner l'activité de la pensée aux bornes de la subjectivité finie. L'opposition des prétentions à la vérité est dès lors vouée à se reproduire indéfiniment. Schleiermacher revendique ouvertement ce qui, dans la systématique hégélienne, paraît comme une grave déficience : il prétend que la philosophie, dans la mesure où elle participe à la recherche et à la production du savoir, opère dans l'élément du conflit. Il y a conflit dès qu'il y a une pluralité des représentations qui élèvent la même prétention à la vérité. Il n'est pas nécessaire que des sujets représentants s'opposent, car un même sujet peut avoir à arbitrer entre plusieurs représentations antagonistes, mais c'est le plus souvent le cas. La communauté de savoir se constitue à partir du partage de représentations identiques, s'étend de leur accroissement et demeure effective par leur remise en question qui est appelée par le statut provisoire du savoir commun. La diversité même des prétentions au savoir, signe de la finitude des consciences philosophantes, permet le dépassement critique de la limitation première, puisque la philosophie travaille dans l'horizon d'une construction commune. Dépassement "critique", puisqu'il vaut mieux, pour Schleiermacher, ne pas s'imaginer dans une position privilégiée quand on est un parmi d'autres, et parce que la conscience de la finitude de son propre discours est la marque la plus sûre d'une philosophie qui ne se prend pas à ses propres illusions. A ce compte, la philosophie qui se poserait comme le discours de l'absolu, quelle qu'en soit l'acception précise, succomberait à la plus grave des illusions.

La philosophie de Schleiermacher se présente, en revanche, comme authentiquement dialectique dans la mesure où elle n'entend pas échapper au partage du discours et de la vérité qui lui paraît être la condition de la philosophie dans la communauté humaine. Ce partage du discours s'opère nécessairement dans le langage lui-même, et la pensée n'est pas ailleurs qu'en celui-ci. Par là, Schleiermacher renoue avec le sens premier de la dialectique qui permet d'apercevoir dans le langage aussi bien que dans le savoir l'accès à la communauté : " Le langage exprime lui-même ce rapport : penser, parler, proposition, pensée, presque partout la même chose. Dans le grec de la plus belle époque, dialevgesqai : conduire une conversation et philosopher, la dialectique comme organe de la philosophie. "

C'est ainsi que la Dialectique de Schleiermacher garde en mémoire la dialectique platonicienne dont elle reconstruit le mouvement de formation depuis les dialogues socratiques, mais aussi la dialectique aristotélicienne des Topiques, dans la mesure où il s'agit bien d'argumenter dans un domaine où l'assurance du savoir échappe, et dont la tenue même dépend de la rigueur des argumentations. La dialectique platonicienne est à la fois l'art d'accéder aux idées que présente La République et l'art de les relier entre elles qu'expose Le Sophiste.

L'aspect architectonique de la Dialectiquedoit beaucoup à la méditation du Sophiste, à propos duquel Schleiermacher reprend plus particulièrement la question de la communauté des concepts "d'où dépend toute pensée effective et toute vie de la science" ainsi que la structure architectonique de la philosophie :

D'abord, la véritable vie de l'étant dans laquelle toutes les oppositions s'interpénètrent est indiquée à partir de l'impossibilité, pour ceux qui partent d'une unité vide, de saisir l'être, de même que pour ceux qui demeurent dans le domaine des oppositions, et en même temps, que la connaissance ne peut subsister sans repos ni mouvement, sans être stable ni sans être fluide, sans s'arrêter ni sans devenir, mais qu'elle requiert les deux en un. Et que personne ne se laisse égarer par une surprise apparemment sceptique au sujet de cette interpénétration des opposés, puisque cela est le point ultime où doit s'achever la présentation indirecte à l'extrême cime de laquelle nous sommes. A partir de cet être suprême, nous redescendons dans le domaine des opposés, représenté par l'opposition entre le repos et le mouvement, et l'on montre comment, dans l'unicité et la différence communes de l'étant, la communauté des opposés est fondée, et comment, dans ce domaine de la différence, l'étant se manifeste nécessairement et de façon multiple également comme non-étant, de sorte qu'il ne peut y avoir pour l'être suprême lui-même absolument aucun opposé -alors que celui qui n'est pas parvenu à la lumière de l'être véritable ne peut aller plus loin que ce non-être de la véritable connaissance et cette non-connaissance du véritable être.

Ce passage est important, car il énonce pour Schleiermacher "l'essence de toute philosophie véritable", et permet de tempérer, par la doctrine de la "présentation indirecte" du savoir, l'inscription univoque de la Dialectiquedans la démarche des "philosophies de la réflexion" modernes. En un sens, Schleiermacher reprendrait à son compte la critique hegelienne du "scepticisme moderne" qui ne serait qu'une variante de l'empirisme, c'est-à-dire une absolutisation de la subjectivité finie; cependant, il réinterprète le platonisme dans un sens qu'on dira plutôt transcendantal que transcendant, fidèle à la lecture de Kant lui-même. Si celui-ci ne passe pas pour un interprète important de Platon, à la différence de Schleiermacher, il prévient au commencement de la Dialectique transcendantale de la Critique de la raison pure que sa reprise du terme "platonicien" d'idée n'engage pas une rechute dans l'ontologie, mais qu'il en redéfinit l'acception pour en user comme d'un concept de la réflexion. C'est précisément cela qu'il appelle comprendre un auteur "mieux qu'il ne s'est compris lui-même" (A 314) . C'est donc la "structure relationnelle du logos", le mouvement de la réflexion à l'oeuvre chez Platon que reprend Schleiermacher : comment il donne pour contenu aux dialogues, mais singulièrement dans Le Sophiste, "l'examen des principes de tout philosopher antérieur", et comment surtout il est montré à Parménide, ancêtre de toute position dogmatique stricte, que "l'être, même dans la puissance supérieure de l'unité de l'être et du connaître, n'est pas accessible à qui part de la simple unité sans multiplicité".

Nourrie par une réflexion sur la dialectique platonicienne, la philosophie de Schleiermacher la réinterprète à partir d'une inspiration kantienne non démentie, partageant avec celui-ci la détermination de "philosophie de la subjectivité" et la revendiquant même, mais, contrairement à la critique de Hegel, refusant sans doute celle "d'idéalisme subjectif". Il reprend de la dialectique kantienne la dénonciation des prétentions de la raison quand elle fonctionne à vide, principalement l'analyse critique de "l'illusion transcendantale". Celle-ci, que Kant tient pour "naturelle et nécessaire" à la raison, consiste dans l'oubli des conditions subjectives de la connaissance, et représente par excellence un cas de régression dogmatique. L'entendement est absorbé par la visée du savoir des choses, des contenus objectifs, oubliant les déterminations subjectives de ces objets, les multiples médiations qui oeuvrent à leur constitution. L'illusion est l'oubli spontané par le sujet connaissant de sa propre intervention dans la constitution même de la connaissance dans l'expérience. La Dialectique kantienne est ainsi une description des égarements de la raison laissée à elle-même et une invite à revenir de manière critique sur le mode de production de la connaissance : la synthèse de l'objectivité. C'est ainsi qu'elle confirme la légitimité de la critiqueétablie dans l'Analytique comme seule voie possible entre dogmatisme et scepticisme. On peut dire que le mouvement général de cette réflexion est repris à son compte par Schleiermacher dans la Dialectique, mais que celui-ci l'inscrit plus délibérément que Kant ne l'avait fait dans l'individualité empirique des sujets connaissants. Le sujet transcendantal de la connaissance est aussi pour lui un sujet parlant, souffrant et agissant, inséré dans une histoire. Cette inscription de la réflexion transcendantale dans l'empiricité historique, avec les problèmes qu'elle soulève, restitue à la dialectique son statut dialogique. Cependant, il convient aussitôt de remarquer qu'il ne s'agit en rien d'un retour de Platon à Socrate et au mythe d'une philosophie immédiatement intuitive. C'est la structure transcendantale de la subjectivité qui se trouve transformée par son lien à l'individualité et à la finitude, et le caractère absolu d'un unique foyer subjectif universel fait place à la pluralité de visées d'une communauté universelle du savoir. Ce décentrement est critique; la Dialectique cherche à l'articuler.


2. La dialectique dans son contexte

Les histoires de la philosophie accordent rarement une place à la Dialectique de Schleiermacher. La première histoire française de la philosophie allemande après Kant se voit même contrainte de le ranger parmi les "philosophes dissidents", difficiles à classer suivant les catégories historiographiques usuelles. L'accès difficile des textes de la Dialectique que Schleiermacher n'a jamais eu l'occasion de publier lui-même et l'emprise sans doute de la philosophie hegelienne sur les esprits à partir des années 1820, dont Schelling lui-même eut à pâtir, contribuèrent à prolonger une ignorance dont on voudrait montrer qu'elle a appauvri la discussion, réduisant les choix philosophiques fondamentaux à l'alternative entre le système et son refus . Dans la Dialectique, Schleiermacher se propose la même tâche que les autres philosophes postkantiens : achever le système promis par Kant et, par là, répondre au "besoin de philosophie" appelé par les différents dualismes de l'époque. La portée philosophique de l'entreprise de Schleiermacher, mais aussi sa limite, tient à cette problématique qu'il partage avec l'idéalisme : en prenant au sérieux la contingence du sujet fini, il aspire à dépasser l'idéalisme dans le langage de l'idéalisme. En évoquant le "besoin de philosophie" dans son premier écrit public, la Différence des sytèmes de philosophie de Fichte et de Schelling, Hegel reprend les analyses produites par Schleiermacher dans les Discours sur la religion, tout en attendant de la philosophie la réconciliation que promet la religion. Faute d'avoir été suffisamment attentif au déploiement du système du savoir par Schleiermacher, on l'a figé dans la sentimentalité des Discours (1799), et dans leur habillement scolastique dans la Doctrine de la foi(1821). Or, Schleiermacher est conscient depuis longtemps de la nécessité d'articuler philosophiquement les différents domaines du savoir, et après un premier écrit critique consacré à l'examen des principales doctrines morales (1803), il élabore pour son propre compte la figure d'un système.

En outre, il aspire à donner dans la Dialectique un système des connaissances plus complet et plus satisfaisant que ceux de ses contemporains : un système qui ne tombe pas dans le reproche majeur adressé aux constructions ou, comme il dit, aux "formules habituelles de la philosophie transcendantale qui veut poser un savoir universel et objectif abstrait de toute individualité, et ne peut de cette façon que garder une forme indéterminée et sans contenu, et [à celles] de la grammaire générale". Le pari est donc de répondre aux mêmes exigences de rigueur et de rationalité que les sytèmes au sens fort, mais sans faire, comme ceux-ci, abstraction des conditions concrètes de réalisation. Le discours philosophique n'est pas sans le sujet qui l'énonce : Schleiermacher n'aura de cesse d'insister sur son historicité, son statut linguistique (Sprachgebundenheit), - sur la tension permanente entre l'énonciation individuelle et l'énoncé transcendantal.

Refusant le subjectivisme de Fichte dans lequel on pouvait craindre, comme Jacobi , un aboutissement nihiliste, et le réalisme de la philosophie de la nature de Schelling, auquel il reproche son abstraction de la subjectivité et son intellectualisme, il veut dépasser leur unilatéralité, comme il l'exprime dès 1802 : "De l'idéalisme sont issues deux théories distinctes. Celle de Fichte, pour laquelle, par sa disposition d'ensemble et son esprit, aucune physique n'est possible; et celle de Schelling, pour laquelle, de la même manière, aucune éthique n'est possible. Par suite, il s'agit de montrer que la physique du dernier tout autant que l'éthique du premier sont forcément mauvaises et vides, abstraction faite du caractère admirable de l'édifice ."

Schleiermacher ne se départira jamais de cette ironie envers ce qui ne serait que formel, ces constructions parfaitement symétriques que leur caractère fermé et absolu prive par là même de signification. L'oubli du sujet est le reproche décisif que peut élever l'herméneute Schleiermacher contre le système qui paraît alors le plus achevé, à savoir la philosophie de l'identité qu'exploitent Schelling et Hegel. Il rejette également la dialectique abstraite de Fichte qui tend à négliger le monde, et est par là symétriquement suspecte de vacuité. La démarche systématique qui procède par fondation à partir d'un premier principe puis par déduction de l'ensemble des savoirs est vouée au dogmatisme. Bien que grand dialecticien, Fichte lui paraît nettement en retrait par rapport à la dialectique platonicienne : comme Schleiermacher l'écrit plaisamment à Willich, "il croit toujours savoir par avance ce que l'autre peut dire et que cela n'apporte rien" .

Schleiermacher veut penser à la fois l'action libre et la nature, le sujet et le monde, sans sacrifier aucun des termes, et sans surtout abstraire le discours de ses conditions d'énonciation. Sous ses réserves, il reçoit la philosophie de Schelling comme une avancée dans le sens d'une conciliation entre éthique et physique qui constituaient déjà les deux axes de son système. Dans sa méthodologie en effet, Schelling pose un savoir originaire de l'identité absolue du subjectif et de l'objectif, de l'idéal et du réel, atteint par l'intuition intellectuelle. Ce point d'indifférence contient en lui les aspects différenciés du savoir qui le présentent partiellement, savoir de la nature d'un côté, de l'histoire de l'autre. Schleiermacher pense que la construction de la morale et l'établissement des rapports entre théorie et pratique restent à faire; il reconnaît la légitimité d'ensemble de la sytématisation, mais sans s'accorder, comme Schelling, l'accès immédiat au savoir originaire. A défaut d'un tel accès, force est de penser l'approximation indéfinie d'une telle identité par les savoirs effectifs particuliers. La Dialectique est ainsi la science de la science, la science des premiers principes de l'art de philosopher au sens où elle est d'abord une architectonique des sciences réelles, qui rend raison de leur organisation et fonde ainsi leur système. Schleiermacher ne rejette donc pas la démarche systématique : il la découple de l'ambition d'une fondation absolue du savoir, et de la présupposition d'un savoir absolu. Dès la Dialectiquede 1811, cette intention est clairement énoncée: " Philosopher sur les premiers principes sans égard pour la réalité ne paraît pas être satisfaisant et [est] même dangereux pour la science, en particulier quand cela a pour conséquence une espèce d'opposition entre la spéculation et le savoir réel."

Il s'agit donc de combiner entre eux les savoirs dans une perspective unitaire, en ayant auparavant déterminé la validité des différentes prétentions à la légitimité. Schleiermacher réfute dans la Dialectiquede 1814 les prétentions du dogmatisme qui fonctionne en vase clos, soucieux d'éviter la contradiction pour perséverer dans son être de pure affirmation, mais aussi, et véhémentement, le scepticisme qui renonce sournoisement à la visée de savoir et prétend cependant s'introduire dans les débats qui s'y rapportent.

Le savoir se construit dans l'opposition conflictuelle des interprétations, et la Dialectique est l'art de départager ces prétentions suivant le critère de leur scientificité. La visée d'une intégration toujours plus poussée des savoirs particuliers dans un ensemble systématique unifié la distingue par ailleurs d'une attitude relativiste. Schleiermacher veut croiser deux démarches : la réflexion sur les conditions et la structure interne de tout savoir en général, et la réflexion sur les savoirs particuliers donnés dans l'histoire. L'inscription historique des savoirs est propre à une pensée du devenir plutôt que de l'être. Les savoirs du passé sont partie prenante de l'entreprise, ils sont intégrés dans la construction dialoguée de l'ensemble des savoirs et contribuent ainsi à la constitution du savoir futur. Mais cette mise en relation des savoirs répond au même impératif que celui qui favorise la communication des savoirs d'une même époque. Il s'agit toujours de confronter les différentes constructions entre elles et devant le but commun que s'assigne le savoir: la connaissance objective.


3. La place de la "Dialectique" dans le système philosophique de Schleiermacher

Philosophie et religion

Schleiermacher est d'abord un théologien protestant. Mais il revendiquait en même temps une complète indépendance comme philosophe. Aussi devait-il concevoir à la fois l'indépendance et la compatibilité des deux, ce qu'il illustrait volontiers à l'aide de l'image des deux foyers d'une ellipse que seraient la théologie et la philosophie : "Car l'oscillation est la forme générale de toute existence finie, et on prend immédiatement conscience que seuls les foyers de ma propre ellipse produisent cette oscillation [...]. Ma philosophie et ma dogmatique sont donc fermement décidées à ne pas se contredire". Si alors la visée de la dialectique est de dégager la possibilité du savoir en retrouvant ses principes, le savoir philosophique est condamné à la finitude, c'est-à-dire à la modestie, dans la mesure où l'absolu échappe au savoir. C'est là qu'aux yeux de Schleiermacher le savoir humain se fonde sur la conscience religieuse d'un absolu ou de quelque chose de suprême qui habite l'homme. Bien que philosophie et religion ne soient pas identiques, puisqu'en religion le sentiment de la dépendance pure et simple est sentiment de l'existence du fondement transcendant, alors que le fondement transcendant échappe à la saisie réflexive et est, en philosophie, simplement supposé comme condition de possibilité du savoir. Dans la Doctrine de la foi (§ 28,3), Schleiermacher voit dans la réflexion sur ce parallélisme entre l'approche religieuse et l'approche dialectique une tâche pour la philosophie : si la "conscience spéculative" est dite "la fonction objective la plus élevée de l'esprit humain" et la "conscience pieuse de soi la fonction subjective suprême", "une contradiction entre les deux atteindrait l'essence de l'homme et une telle contradiction ne peut donc jamais être qu'un malentendu". Alors "surgit pour le savant l'obligation de prendre positivement conscience de l'accord des deux". C'est là ce que réfléchit la partie transcendantale de la Dialectique, sans pour autant que la philosophie verse dans la théologie.

Philosophie élémentaire

La "dialectique" est la pièce maîtresse du système philosophique de Schleiermacher; elle en est la "philosophie élémentaire", la "doctrine de la science". Pour Schleiermacher, la philosophie compte deux parties, l'éthique et la physique. Et il n'y a en dehors de cela pas d'autre partie. L'éthique étudie l'esprit, la physique la nature. Chacun de ces aspects connaît une approche spéculative et une approche empirique, selon qu'il aborde l'aspect idéal ou réel de la connaissance. La physique a pour objet la nature et cherche à comprendre son action sur la raison, c'est-à-dire la connaissance. L'éthique a pour objet la liberté ou la raison et cherche, à l'inverse de la physique, à comprendre l'action de la raison sur la nature dans une histoire qui est celle du devenir-rationnel de la nature ou, en termes hégéliens, celle de l'effectuation de la raison.

La dialectique, comme science fondamentale, est à la fois une théorie de la pensée et du savoir et une méthode de production de la pensée et du savoir. Elle analyse, c'est là l'objet de sa partie transcendantale, la condition de possibilité du savoir qui est celle de l'accord de la pensée et de l'être; mais elle s'attache aussi, dans sa partie technique, au problème de la connexion des savoirs partiels qui oeuvre tant à la construction du savoir pris comme un tout et à l'évaluation des savoirs particuliers. Au regard des deux aspects de la connaissance, l'éthique et la physique, qui à eux seuls épuisent la philosophie dans sa teneur cognitive, la dialectique a donc un statut spécifique. Elle n'est aucun des deux aspects, et pourtant elle n'existe qu'en eux. Comme recherche transcendantale des fondements du savoir (partie transcendantale) et comme méthode de construction de l'unité systématique (partie technique), elle est théorie et méthode de production de la science. Son rôle est donc double : elle relève d'une part d'un projet proprement transcendantal qui est de ramener métaphysique et logique à une unité antérieure et nécessaire ; d'autre part elle est une technique, une méthodologie mise en oeuvre dans les divers champs du savoir garantissant la cohérence des savoirs particuliers. C'est pourquoi si la dialectique domine pour une part l'ensemble du système, il n'est pas facile de lui assigner sa place puisqu'en même temps, comme méthode, elle est mise au service des sciences particulières. Répondant à un souci architectonique, elle est la science qui dégage les conditions du savoir et de son organisation et domine tant les sciences de la nature que les sciences de l'esprit. Si Schleiermacher a développé la science de l'esprit dans son éthique, il n'a par contre jamais développé lui-même de physique, la trouvant accomplie dans la philosophie de la nature de Schelling. A Halle, Schleiermacher concevait même ses cours d'éthique comme le pendant direct des leçons de philosophie de la nature de son ami Henrik Steffens, les Grundzüge der philosophischen Naturwissenschaft (Eléments de la science philosophique de la nature, 1806), auxquels il renvoyait ses étudiants. Dans la mesure cependant où elle est technique d'établissement du savoir, elle se met en revanche au service des sciences particulières, devient organon et, à titre de Kunstlehre, doit procéder de l'éthique puisqu'elle présente les règles rendant possible le devenir de la raison. Elle est donc à la fois moins et plus que la philosophie; elle en est l'art. C'est ainsi que la recherche transcendantale compte plusieurs niveaux qui seuls permettront de rendre compte de la prétention à philosopher. Les conditions transcendantales du savoir sont : le rapport de la pensée à l'être, l'existence de la volonté de savoir, le conflit intersubjectif; partant de là, il faut remonter à l'analyse de l'explicitation, tout en présupposant des structures logiques, des conditions historiques du conflit dans le dialogue, ce qui implique une histoire des concepts pour laquelle l'herméneutique est capitale.

Dialectique et herméneutique

Définie comme "art de la conduite du dialogue authentique", la dialectique entretient un rapport essentiel avec l'herméneutique définie comme l'"art de comprendre". L'herméneutique, qui rend possible la compréhension des propositions et des discours, est de ce fait un préalable à toute conduite du dialogue philosophique. L'identité de la pensée et du langage la rend indispensable à l'inscription dialectique des énoncés dans une logique de la vérité. L'herméneutique n'est cependant pas la dialectique, car savoir ce qu'on dit n'est pas savoir si ce qu'on dit est vrai. L'herméneutique relève ainsi de l'intégralité du champ du savoir et ne saurait être cantonnée, suivant un clivage diltheyen bien reçu, à être la méthode propre des sciences de l'esprit. Mais l'herméneutique n'est pas non plus simplement un préalable de la dialectique : si en fin de compte le savoir absolu reste hors de portée, la vérité n'étant jamais définitivement acquise, l'herméneutique doit toujours accompagner le devenir de la raison en vertu de son essentielle historicité. Herméneutique et dialectique sont alors complémentaires dans la mise au jour d'un élan qui habite l'homme où la volonté de comprendre est la forme humaine de la volonté de savoir. Car en effet, si le point de départ de l'herméneutique est la conscience de la non-compréhension, cette conscience est désir de comprendre; et si tout ce qui doit être compris est langage, l'herméneutique a par essence affaire à de la pensée, c'est-à-dire à des propositions qui ne sont autre chose que les jugements qui sont l'objet de la Dialectique.

Dialectique et éthique

Les rapports entre dialectique et herméneutique reposent donc sur un élan qui pousse l'homme vers le développement de son esprit, de sa raison. Cette réalisation de la raison dans la sphère de l'esprit que Hegel appellera objectif est le domaine de l'éthique. Aussi Schleiermacher déduit-il, et ce dès 1812, l'éthique de la dialectique : la dialectique a pour objet le savoir absolu, sans opposition aucune, alors que les sciences réelles ont affaire à ce qui est opposé et qui se peut ramener à l'antagonisme classique entre nature et raison. L'éthique est l'une des deux sciences réelles, "exposition de l'être fini sous la puissance de la raison", la physique étant "l'exposition [de l'être fini] sous la puissance de la nature". L'éthique rend compte de l'histoire dans laquelle l'intelligence, c'est-à-dire l'esprit, se manifeste. Mais si l'éthique peut être dérivée de la dialectique, le rapport entre éthique et dialectique s'inverse dès qu'on envisage l'aspect formel ou technique de cette dernière. En favorisant l'établissement du savoir, la dialectique contribue au progrès de l'effectuation de l'esprit où, comme dans l'Herméneutique, "l'esprit pensant [...] se découvre peu à peu lui-même". Comme parties intégrantes du "processus éthique", l'herméneutique et la dialectique sont des instruments de l'éthique. La dialectique trouve alors son prolongement naturel dans l'éthique qui n'a pas simplement pour tâche de décrire la nature à partir de la raison, mais d'oeuvrer à l'union effective de la nature et de la raison. L'éthique va alors inscrire dans l'existence et dans la formation des communautés historiques le désir de vérité ou la volonté de savoir thématisés par la dialectique.


4. Histoire de la philosophie et dialectique

Schleiermacher est resté comme un théoricien important de l'histoire de la philosophie, et a exercé à travers ses élèves H. Ritter ou C. Braniß une influence significative sur l'historiographie de la philosophie en Allemagne. Refusant d'absorber l'histoire de la philosophie dans une philosophie de l'histoire qui se poserait elle-même comme le telosde cette histoire, à la façon de la construction hégélienne, il s'est efforcé de penser ensemble l'historicité de la philosophie et sa visée de vérité. Sans s'accommoder d'un scepticisme facile devant la contradiction rémanente entre les prétentions de la philosophie et les démentis qu'elles connaissent, Schleiermacher s'est efforcé de penser la tension entre la visée universelle de la philosophie et son inscription dans une culture particulière, sa mise en oeuvre par des individus singuliers. La Dialectique est la première prise en compte cohérente du statut historique de la philosophie, à égale distance de l'éclectisme relativiste et conservateur et de la totalisation unifiante. Cet aspect est assez important pour qu'on s'y arrête.

C'est par un dialogue approfondi avec les philosophies du passé que Schleiermacher s'est formé à la philosophie. Depuis ses études à Halle où il traduisit Aristote sous la conduite de J. A. Eberhard, un des pionniers de l'histoire de la philosophie, jusqu'à sa plongée dans Platon, en passant par la confrontation capitale avec Spinoza, la discussion serrée de Kant, Leibniz et Jacobi, la revue des possibilités théoriques passe par l'examen critique des grandes philosophies. La volonté de comprendre la pensée d'autrui qu'attestent les comptes rendus, lettres ou notes non destinées à la publication où il s'explique véritablement avec les philosophes anciens ou contemporains se retrouve dans l'entreprise de la Dialectique : c'est par la confrontation mutuelle des propositions que le savoir peut progresser. Il ne s'agit donc pas pour lui de construire à son tour, après tant d'autres, un système original et par là même stérile, mais de replacer l'activité philosophique dans la dimension commune où se manifeste le mieux son universalité. Schleiermacher a défini très tôt l'inspiration de sa démarche philosophique, à égale distance de l'écueil du sentimentalisme et de celui du systématisme :

Je ne crois pas que je parviendrai jamais à un système achevé, au point de pouvoir répondre de manière décisive à toutes les questions que l'on peut poser et en connexion avec toutes mes autres connaissances; mais j'ai toujours cru que l'examen et l'enquête, l'écoute patiente de tous les témoins et de tous les partis, était l'unique moyen de parvenir finalement à un domaine suffisant de certitude, et avant toute chose à une ferme délimitation entre les sujets sur lesquels il faut nécessairement prendre parti, et pouvoir argumenter et répondre pour soi-même et pour tout autre, et les sujets que l'on peut laisser ouverts sans préjudice pour sa tranquillité et son bonheur. C'est ainsi que j'observe calmement les joutes des athlètes philosophes et théologiens sans me prononcer pour aucun d'eux, et sans sacrifier ma liberté en pariant pour l'un d'entre eux, mais il ne peut manquer que j'apprenne chaque fois quelque chose des deux.

On ne s'étonnera donc pas que la première apparition publique de Schleiermacher en tant que philosophe ait été la publication d'une Critique des systèmes éthiques précédents (1803) où il se livre déjà à une logique des positions éthiques qu'il ordonne suivant les grandes questions problématiques de la vertu, du devoir ou des biens. Sa propre Ethique se dégagera du schéma de cet ouvrage et émergera pour ainsi dire de la réflexion critique sur les systèmes existants. Le travail philologique consacré à la philosophie ancienne et surtout aux Présocratiques et à Platon nourrit une réflexion propre, au même titre que la confrontation avec les pensées contemporaines, voire plus facilement. L'élaboration nécessairement plus tardive de la Dialectique par rapport à d'autres parties du système comme l'éthique ou l'herméneutique est ainsi liée à sa nature particulière : elle est en quelque sorte l'autoréflexion des philosophies passées et présentes, et dégage de surcroît l'espace de leur confrontation réglée.

Si l'on peut trouver un caractère fortuit au rassemblement dans le même volume des Oeuvres complètesdes cours sur l'histoire de la philosophie ancienne et moderne et de ceux concernant la dialectique, il se justifie tout à fait quand on considère que la Dialectique présuppose effectivement une certaine conception de "l'histoire de la raison" au sens kantien. Les perspectives finies tendent à converger dans la visée commune du savoir pur, même si cette convergence n'apparaît véritablement sans ambiguïté et surtout sans malentendu qu'une fois le conflit construit et réglé par la dialectique. La contradiction est bien le moteur du savoir, mais elle est portée par les prétentions particulières de chacun à la vérité, et non par l'automouvement du concept, ainsi que Hegel l'avait pensé. Comme celui-ci toutefois, Schleiermacher pense bien que la contradiction porte en elle le critère de la vérité, mais plus prudent que lui, il considère qu'on ne peut guère prévoir qui portera la contradiction, comment il le fera, ni surtout où cela mènera.

Etant à la fois méthode et pratique du savoir, la Dialectique est donc par excellence la philosophie de l'avenir de la philosophie. Non qu'elle se présente jamais comme la philosophie définitive ou comme la philosophie de l'avenir : elle fait au contraire le pari que le travail philosophique, étant commun et historique, n'est jamais terminé. Alors que depuis l'achèvement hegelien du système, de nombreuses voix déplorent la fin de la philosophie sous des formes diverses et font de ce thrène l'unique thème possible de la philosophie, la Dialectiquede Schleiermacher pense le caractère constitutivement infini de l'acte de philosopher. Cette prise en compte de la nature active de la philosophie, dans sa double orientation vers une histoire et un avenir à constituer dans la régulation des conflits, fait de la Dialectique davantage une métaphilosophie, une pensée de l'activité philosophante et connaissante, qu'une philosophie parmi d'autres.

Cela s'atteste en particulier dans son rapport au langage : Schleiermacher fait de l'histoire des concepts une partie prenante de la philosophie, l'exercice courant de son autoréflexion. Le savoir est une construction historique, et n'est pas séparable des instruments conceptuels mis en oeuvre, comme la redétermination des concepts à la suite d'une transformation importante du savoir ou des représentations. Un esprit linguistique créateur peut imposer ou favoriser une signification inédite à certains concepts. Tout jugement détermine un nouveau concept, et constitue ainsi l'opération de la pensée en acte. Les concepts obtenus sont alors disponibles pour de nouvelles opérations de jugement. Le travail de redétermination des mots en concepts, qui est sans cesse à reprendre, sanctionne l'historicité de la pensée. Cette conscience de la dimension herméneutique du savoir se rencontre en notre siècle dans des projets comme celui des archives pour l'histoire des concepts. La conscience de l'historicité des savoirs et des instruments du savoir permet de maintenir celui-ci actif, savoir philosophique su, et non savoir traditionnel passivement reçu . Dans son rapport à l'histoire du savoir, la philosophie assume ici sa dimension herméneutique, sans toutefois s'y réduire. Elle est inséparablement critique, orientée vers l'évaluation des savoirs existants et de leur prétention même à la "scientificité". La Dialectique de Schleiermacher est ainsi la philosophie consciente de son histoire et non pas la philosophie fondue dans l'histoire; celle qui dépose sa prétention à un savoir définitif, mais non l'exigence d'un savoir pur; celle qui fait véritablement droit au sujet qui l'anime parce que justement elle se fonde sur sa limitation; celle qui surmonte le désarroi que pourrait causer la reconnaissance de la finitude du sujet par le recours à la multiplicité des sujets.


5. L'actualité de la Dialectique

Les premiers effets

S'attacher aujourd'hui à la Dialectiquede Schleiermacher ne relève pas d'un souci simplement antiquaire visant à enrichir la collection des "philosophies élémentaires" de l'idéalisme allemand d'une version longtemps restée dans l'ombre des grands systèmes. Car tant dans sa recherche que dans ses résultats, la dialectique de Schleiermacher a connu des effets durables et souvent même devancé, par ses options, des orientations contemporaines. D'un côté en effet, elle a eu des répercussions dans le domaine de la théologie protestante qui lui a consacré de loin le plus grand nombre d'études. Elle s'efforçait le plus souvent de scruter jusqu'où la raison pouvait aller à la rencontre de la foi, et concluait par l'aveu d'une docte ignorance: la "dialectique est une doctrine du Dieu caché, inconnu. La nécessité de se taire face à Dieu est l'intellection la plus haute que puisse procurer le dialecticien". D'un autre côté, la dialectique a aussi joué un rôle souvent méconnu dans la constitution de la pensée philosophique allemande, en dépit de l'état unanimement jugé insuffisant de son édition. L'influence de la dialectique est attestée non seulement chez Heinrich Ritter, Friedrich Ueberweg, mais encore chez Trendelenburg dont l'un des maîtres n'était autre que August Twesten, élève de Schleiermacher qui devait lui succéder à la chaire de théologie de l'Université de Berlin. Schleiermacher a joué à ce titre un rôle non négligeable dans la critique de Hegel au XIXe, critique qui serait encore à reconstituer avec précision dans une perspective historienne jusqu'à son importance pour le neokantisme de Bade à travers la personne de Jonas Cohn.

Dilthey et les objectivations de l'esprit

Dilthey, qui toute sa vie fréquenta les oeuvres de Schleiermacher, reconstitue l'édification du savoir en rapportant explicitement sa logique de la connaissance à la Dialectiquede Schleiermacher : il faut, écrit-il, partir de ce qui, dans le monde, m'affecte [Lebensbezug], tablant ainsi sur l'existence du monde en dehors de ma pensée. Or cet être-affecté se transforme en affect, affect qui en est mon appropriation [Erlebnis]. La reconstruction de ces affects, sous la forme de leur autobiographie, donne une unité de vie [Lebenszusammenhang] dont l'objectivation produit un savoir offert en partage, une expérience [Lebenserfahrung] qui ne m'appartient plus à moi seul, et vise ainsi une structure ou unité idéelle. Cette démarche dans la constitution d'objectivations doit sa structure à la Dialectique dans laquelle Dilthey reconnaît la première logique dans une perspective de la théorie de la connaissance : "nous entendons par là une fondation de la science réelle qui prend le problème de la connaissance humaine pour point de départ et développe dans le cours de sa résolution les formes, les lois et les méthodes de la pensée à titre de moyen pour produire cette connaissance." On est alors en présence d'une diversité de savoirs objectivés en conflit, chacun rendant compte du réel conformément à son élaboration, c'est-à-dire aux jugements et aux concepts qui ont présidé à sa constitution. Certes, s'attachant au sciences de l'esprit, Dilthey élargit le domaine d'application de la dialectique à l'ensemble des objectivations de l'esprit. Ce qui, pour Schleiermacher, est du ressort de l'Ethique. Mais c'est probablement en héritant de la dimension historique de la pensée de Schleiermacher que Dilthey parvient à se démarquer de Hegel. Il ne s'autorise pas, en effet, comme ce dernier, de la totalité comprise comme esprit pour comprendre les objectivations particulières : "nous ne pouvons inscrire l'esprit objectif dans une construction idéale: il nous faut bien plutôt prendre pour base sa réalité historique".

Une pensée du dialogue

La dialectique de Schleiermacher met en évidence le caractère profondément dialogique du savoir, puisque pensée et langage coïncident et que l'authentique pensée est indissociable de son expression: "Communiquer est [...] la première loi de toute aspiration à la connaissance, et la nature même a sans ambiguïté exprimé cette loi en interdisant de produire un quelconque contenu scientifique, serait-ce pour soi, sans recourir à la langue". Ce faisant, Schleiermacher retrouve la thèse fondamentale de Kant : "penserions-nous beaucoup, et penserions-nous bien, si nous ne pensions pas pour ainsi dire en commun avec d'autres, qui nous font part de leurs pensées et auxquels nous communiquons les nôtres?" Afin que le savoir soit effectivement dialogique, le dialogue doit être réel, rendant possible un échange, ce qui présuppose une différence initiale dont l'une des formes sera le conflit. L'introduction de 1833 en thématisera avec précision les conditions. Il faut qu'il y ait authentique contradiction entre des représentations ou pensées prétendant à la validité suivant une vérité cognitive ainsi que communauté des règles avec anticipation d'un aplanissement [Schlichtung] du conflit, c'est-à-dire d'un accord. Ces présupposés n'étaient pas toujours respectés chez Platon, dans les oeuvres duquel Schleiermacher découvre le modèle du dialogue dialectique, étant donné la docilité de la plupart des interlocuteurs de Socrate, à l'exception de ceux qui, comme le fougueux Calliclès, ne reconnaissaient pas même les règles les plus élémentaires du dialogue telles que Socrate les expose, par exemple, à Polos. Si l'essence du savoir, qui est l'objet de la dialectique, trouve son point de départ dans sa nature conflictuelle, il existe plusieurs façons de faire ressortir cette caractéristique et d'envisager la fin du conflit.

Logique de la connaissance et savoir conflictuel

A condition de ne pas confondre conflit et diversité, la constitution polémique du savoir permet des rapprochements saisissants avec la pensée contemporaine. Ainsi, par exemple, avec le "rationalisme critique" défendu par K. Popper ou H. Albert. Ses thèses principales peuvent être ramenées aux trois caractéristiques suivantes : 1/ le réalisme critique, qui affirme qu'il existe une réalité connaissable et indépendante du sujet ; 2/ le faillibilisme conséquent, qui dit la raison humaine faillible et qu'il nous est impossible de garantir la vérité de nos connaissances ; 3/ le rationalisme méthodologique, qui s'oriente sur l'idée d'un examen critique et l'idée régulatrice de la vérité. Puisque toute théorie est fausse en puissance, l'accord toujours visé est ainsi indéfiniment différé. Apparaît alors une pluralité de savoirs dont la logique qui préside à leur succession doit être dégagée. La difficulté tient, comme l'avait relevé Thomas Kuhn dans son analyse de la structure des révolutions scientifiques, à l'hétérogénéité des divers savoirs dès qu'il y a changement de paradigme, les théories devenant incommensurables. Car si, en période de "science normale", les scientifiques s'accordent sur une théorie, des thèses métaphysiques, des opérations formelles, des options méthodologiques (critères de vérification et de falsification) et des stratégies de recherche, qui constituent toutes ensemble un paradigme, la discussion critique des théories scientifiques préconisée par le "rationalisme critique" présuppose une distanciation, un recul par rapport au paradigme initial. Mais, dans une telle perspective holiste, un dialogue entre paradigmes est-il possible en dépit de leurs différences ? Et si les paradigmes restent incommensurables, ne peut-on pas être invité à se ranger du côté des conséquences radicales tirées par Paul Feyerabend, conséquences qui se dressent contre la méthode et ne voient dans la science qu'une aventure intellectuelle affranchie de toute règle ?

Il y a incontestablement dans la dialectique de Schleiermacher une réflexion sur l'inachèvement principiel de tout savoir : les fondements ultimes échappent à la raison et ne sont donnés que dans le sentiment, le sentiment de Dieu qui garantit le rapport à la réalité et la correspondance entre nos pensées et la structure du réel. De ce fait, le savoir absolu, que la dialectique devait non seulement rendre possible mais encore permettre d'effectuer à titre de technique, n'est pas à portée humaine : l'homme doit se contenter de la critique comme ersatz du savoir. De discipline technique qu'elle devait être suivant sa fondation, la dialectique devient une discipline critique et l'établissement du savoir est soumis à la perpétuelle possibilité de sa contestation, la raison découvrant en son sein même la vertu du conflit. En cette inflexion, la dialectique nous présente, de façon fort moderne, la légitimité des prétentions de la raison, tout en tenant compte et en intégrant ses inévitables limites.

Mais une telle conséquence, qui transforme sans cesse le fonds ontologique des théories, rend de fait difficile la circulation du savoir. C'est là une difficulté principielle à laquelle se heurtait, par exemple, le problématicisme d'Ugo Spirito. Si penser, c'est objecter, poser des affirmations particulières au nom d'une radicale historicisation du savoir dans l'idéal de la science, ne risque-t-on pas le scepticisme? Dans le débat qui l'oppose au dialogisme de Guido Calogero, Schleiermacher serait cependant du côté de ce dernier qui écrit : "Ici apparaît [...] le thème d'une compréhension authentique qui est le propre de l'esprit de dialogue et qui, sous sa déformation dans un sens heuristique, agonistique et polémique, est aussi le propre de l'historicisme dialectique". Le dialogue authentique, même dans sa dimension agonistique, présuppose des règles qui seules peuvent rendre possible la perspective d'une fin du conflit.

L'analyse des conditions de possibilité du dialogue pour fonder la possibilité du savoir n'est alors pas sans faire penser à la transformation de la philosophie thématisée par K.-O. Apel. Plus d'ailleurs qu'à la théorie de l'agir communicationnel de Jürgen Habermas, dont on l'a rapprochée parfois, car pour Schleiermacher, la dialectique s'intéresse au domaine du savoir où la vérité recherchée est la connaissance de ce qui est. Il ne s'agit donc pas en général d'une théorie de la raison communicationnelle ou de l'argumentation. Les différents régimes de discours, relatifs aux sphères de l'"esprit objectif", seront davantage thématisés dans l'Ethique. Mais la Dialectique, en fondant l'authentique art de philosopher, de la recherche de la vérité, sur la dimension de la pensée pure, est effectivement conduite à s'interroger sur les conditions de possibilité du dialogue véritable. On sait que pour K.-O. Apel, la réflexion "transcendantale-pragmatique" doit mettre en évidence les principes du discours rationnel auxquels le sujet de l'argumentation doit nécessairement se conformer, la structure de la fondation réflexive tenant à l'"indépassable reconnaissance, depuis toujours effectuée, des présuppositions de l'argumentation". C'est dans le même sens que Schleiermacher lui aussi réfléchit aux conditions de l'échange argumenté dans une "situation idéale de parole" (Habermas) inscrite dans le cadre d'une "communauté de communication idéale" (Apel). Et, comme chez Apel, la dialectique ainsi conçue renvoie par essence à une "éthique communicationnelle" qui nourrit la motivation de la recherche de la vérité. Mais la fondation d'une éthique, qui est au coeur de la préoccupation de Apel, n'est pas l'objet de la dialectique de Schleiermacher qui reste d'abord une théorie de la science.

La dialectique, qui a pour objet le savoir pur, porte en effet sur la connaissance en général. Et si Schleiermacher est un penseur de l'herméneutique, c'est que le savoir renvoie au comprendre et à l'interprétation, puisque la pensée, même celle des scientifiques, s'accomplit dans le dialogue et qu'il faut par suite comprendre les propositions pour savoir ou juger de leur teneur. En ce sens, l'herméneutique sera essentielle au développement du savoir, le dialogue ayant dans la constitution de la connaissance un rôle constitutif.

Le problème de la vérité
Le problème de la vérité dans le cadre de la connaissance scientifique reconduit ainsi vers un "problématicisme" : la vérité n'est pas dans l'adéquation de la pensée et du réel, mais toute entière dans l'affirmation. En cela, toute nouvelle vérité reste ouverte et problématique, l'échange des arguments permettant une compréhension progressive des choses et des hommes. Et le dialogue véritable visé par la dialectique invite à déterminer les conditions de possibilité d'une reconnaissance minimale dans un espace d'échange, c'est-à-dire à déterminer le degré de communauté requis pour une authentique communication. Car en effet, ce n'est qu'à être réinséré dans le dialogue et dans la dialectique que le problème de la vérité trouve un nouvel élan. Au début de la recherche dialectique, deux critères sont avancés par Schleiermacher pour juger du savoir ou de sa vérité : 1°) l'identité de la production de la pensée en tous, c'est-à-dire l'accord des sujets connaissants et 2°) le rapport du savoir à l'être. Se trouvaient ainsi réunies une théorie consensuelle de la vérité et la théorie classique de l'adaequatio. Or si, pour l'homme, le second critère est invérifiable, renvoyé au fonds du sentiment de Dieu qui garantit le rapport au réel ou que nous assemblons nos concepts suivant l'ordre des choses réelles, c'est vers le premier critère qu'on aura tendance à se tourner. La vérité fondée sur la correspondance de l'être et de la pensée est une thèse métaphysique, qu'il ne faut certes pas rejeter, mais qui ne saurait être établie avec certitude, alors que le premier critère, celui de l'identité dans la construction de la pensée, peut être éprouvé dans la discussion, dans l'argumentation et la communication. C'est en privilégiant ce premier critère, le second disparaissant progressivement, que la raison communicationnelle, marquée par le tournant linguistique, se trouve fondée. Et c'est bien la perte du second critère, celui du rapport au réel, qui rapproche la dialectique d'une philosophie où la vérité cède sa place à la certitude, au sentiment de conviction que Schleiermacher reprend à Kant. Ce sentiment repose en fin de compte sur une dimension pratique : comprendre une signification, la saisir ou la fixer, c'est interrompre le jugement et l'achever dans un concept, ce qui relève d'une décision fondée sur le sentiment d'être parvenu à une compréhension qui me permet, au sein de l'histoire et à un moment défini, de m'orienter et de diriger mon action. Rien n'interdit la reprise ultérieure des concepts dans des jugements qui lui insufflent la vie de l'esprit. Et si la pensée vise à épouser un système des concepts rendant compte du monde tel qu'il est, la perte de la garantie de l'adaequatioen fait essentiellement une logique du jugement. Le second critère de la vérité rejoint alors la volonté et ouvre sur l'éthique. Le savoir et sa quête se trouvent dès lors inscrits dans une communauté de communication où, la vérité ne pouvant jamais être prouvée, il s'agit, et l'affinité avec la "nouvelle rhétorique" de Chaïm Perelmann est ici patente, non pas de persuader, mais de convaincre. Cet élan vers la vérité permet de rattacher la raison, comme faculté de connaissance, à la faculté de l'âme dans son ensemble qu'est la faculté de désirer. Comme pour K.-O. Apel, il faut anticiper la possibilité d'un dépassement du conflit, qui est le moteur du dialogue. Ce qui ne signifie pas que tout conflit puisse effectivement être définitivement dépassé, car il n'y a pas, pour nous autres hommes, d'établissement définitif du savoir. Pris dans l'histoire, dans un lieu, une société et un temps donnés, notre savoir en porte les traces. Mais l'anticipation de la disparition du conflit est néanmoins nécessaire, si l'on veut éviter la fatalité du relativisme ou du scepticisme qui n'est pas l'option de Schleiermacher.

L'espérance de la raison

La dialectique de Schleiermacher apparaît donc comme la mise en forme de la volonté de philosopher dans l'établissement de la recherche du savoir pur ; elle est réflexion sur la dimension constitutive de la volonté de penser, du Denkenwollen. La vertu du conflit et l'éthique de la discussion retrouvent ainsi l'essence du dialogue platonicien auquel Schleiermacher était attaché. Dans leur fonction pédagogique, les dialogues de Platon thématisent l'élan, l'éros philosophique qui se nourrit de l'échange avec d'autres points de vue possibles. Et c'est en cela que consiste la dialectique : essentiellement un exercice de contestation, de critique des pensées, qui donne toute sa portée à une éthique du conflit à la condition que celui-ci soit dûment construit. Ce qui importe, en matière de pensée, c'est le procédé, non le résultat, la circulation du savoir en devenir et non la paresse dogmatique du savoir acquis. Schleiermacher est toujours l'avocat d'une pensée d'une extrême exigence: de même que la non-compréhension réfléchie se nourrit de l'espérance de comprendre, de même l'espérance de liberté se fonde dans la dépendance pure et simple et le désir de savoir dans un non-savoir conflictuel. Comme accomplissement de ce désir de savoir, la dialectique non seulement ouvre une voie éthique au "devoir du dialogue", fondé sur l'impératif de l'"écoute patiente des témoins" mais manifeste encore l'espérance en l'accomplissement de la raison.

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OMBRE DE LIBRTY  

Un mystérieux franc-parleur parasite les ondes de la radio nationale : Liberty. Son verbe est incantatoire, une harangue poétique engageant à la résistance, une fenêtre vers l'espoir face aux "tyrans qui meurent dans leur lit". Il déjoue comme il se doit les pièges de la police, laquelle se ridiculise et passe à la manière forte. Mais comment se saisir d'un phénomène qui échappe au temps, une voix impalpable mais bien présente en chacun, cette énergie rebelle qui se réveille lorsque le peuple fait son unité ? Liberty est celui qui fait revivre les rêves. Il est l'insaisissable justicier des opprimés, à la fois Robin des bois et L'Archer Bassari : "celui qui dort par terre n'a pas peur de tomber". Mais il est aussi la poésie de la politique, une méditation rebelle, le visage caché du discours, la mobilisation du cœur et de l'esprit.
Il est le contraire des trois singes : il voit tout, entend tout, dit tout. Il est, en somme, la liberté d'expression. Une telle liberté dérange un pouvoir obscur traversé de sociétés secrètes. Le film orchestre sa traque sans nous dire qui il est, construisant en un récit en spirale un puzzle qu'il nous faudra résoudre, à la lumière des arrêts sur image fixés par le photographe, la sociologie d'un pays qui rêve de rupture. A l'abri de sa camionnette rouge, l'irréductible Liberty est un mythe que les habitants du matiti (quartier populaire) défendront becs et ongles face aux forces de l'ordre avant d'être tabassés et arrêtés. Pourtant, Liberty ne se laisse saisir par personne. Sa voix peut muer du masculin au féminin, embrassant ainsi tout l'univers.
Les films d'Afrique centrale ont le tragique de leur environnement. Délaissant la chronique sociologique des enfants de Dôlè (L'Argent) qui l'avait consacré comme un des cinéastes qui compte parmi les rares de cette sous-région, Imunga Ivanga ose un thriller poético-politique rythmé et foisonnant apte à faire vibrer ceux qui soupçonnent les pouvoirs en place d'avoir de sombres côtés, ceux qui ont du mal à discerner le vrai du faux. Il y a un côté Stars wars dans le scénario incantatoire de L'Ombre de Liberty : cette ombre est à l'œuvre qui nous empoisonne l'avenir. Mais cette ombre n'est pas seulement dans les obscures machinations des pouvoirs, ces sociétés secrètes que le film n'hésite pas à mettre en scène : elle est aussi en chacun de nous, dans les peurs et les lâchetés, dans les dérives vers l'alcool, la désespérance, la démobilisation. "Nous n'avons pas fait grand chose pour mériter Liberty". Et chaque fois que nous le combattons, comme ce policier qui voudrait le capturer mais dont l'enfant se meurt d'un cancer, c'est un peu de nous-mêmes que nous trucidons, ce que le film suggère par un montage parallèle dans la lignée d'Eisenstein ou du Sel de la terre.
L'espoir ? Il ne peut résider que dans la mobilisation sereine qui a pour elle le temps. "Avec lui, le temps ne suffit plus" : Liberty n'est pas dans l'urgence révolutionnaire mais engage une démocratie où chacun se lève pour être sujet, où chacun revendique une présence au monde. Au-delà de la peur, c'est la seule survie possible. Le besoin de Liberty est un besoin de poésie et de rêves - et c'est à cela qu'invite ce cinéma. A nous de remonter le puzzle comme dans ce film qui entremêle avec luxe détails le social, le politique et l'introspection littéraire. Liberty est au bout du labyrinthe, courage ! A nous de chercher en nous-mêmes de quoi lui donner de la voix. Il nous faudra affronter le chef de la police (l'inénarrable Philippe Maury) et son chien vaudou, voire même les forces spéciales comme en 68. Nous risquons comme le journaliste la torture car c'est encore l'instant des tyrans, mais patience, patience : si nous donnons à Liberty une voix au fond de nous, la nuit aura une fin. Dont acte.

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Qui est lucie Mba?  

Titulaire d'un doctorat en anglais, d'une licence d'espagnol de l'université Paul Valéry à Montpellier et d'un Master of Arts en didactique de la littérature obtenu à Heriot-Watt University en Ecosse, Lucie MBA, fille de feu Président Léon MBA, est assistante à L'Ecole Normale Supérieure (ENS) de Libreville et Représentant personnel du Chef de l'État El Hadj Omar Bongo. Patrimoine est son second recueil de poèmes. (Quatrième de couverture de Patrimoine II).

Petit Paris
Petit-Paris a pleuré en cette nuit moirée
martelée par des cris stridents
d'hommes et de femmes abasourdis ...
des enfants lapés par des lames de feu
se consument au fond d'un puits de flammes...
Des pompiers arrivés bien tard
Manque de carburant? Peur des farceurs ? ...
Défoncent, arrachent, scient
Portes et fenêtres pour extirper
De cette fournaise l'amas de corps Calcinés, carbonisés. lacérés de
Asafa, Abou, Moussa, Dada et Aïcha ...
Pendant ce temps...
L 'élection de Miss Gabon
De Miss Malaïka et autres
Nourrissent les esprits.

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ANALYSE DE SIDONIE DE CHANTAL-MAGALIE MBAZOO-KASSA  

Jean RACINE, dramaturge classique français faisait dire à son personnage dans Phèdre, « C’est Vénus toute entière à sa proie attachée ». Qu’il me permette de le paraphraser et de soutenir concernant ce roman : « C’est Sidonie toute entière à sa proie attachée ». Et c’est effectivement le cas de le signaler ; le personnage éponyme de l’œuvre de MBAZOO-KASSA, enlacera, embrassera, étreindra, étouffera jusqu’à inhumation, sa victime.


Le roman, composé de 12 chapitres, laisse percevoir de temps en temps, quelqu’évasion poétique : Eric-Joël BEKALE, écrivain gabonais, parlerait d’Elévations poétiques. Il part d’une lassitude exprimée par un monsieur bien sous tous rapports : il est marié, architecte, deux enfants, belle maison, belle voiture et jusqu’alors, son épouse n’a rien de particulier à signaler le concernant. Mais c’est malheureusement ce train-train quotidien que lui renvoie son couple, cette mêmeté qui s’éternise dans son foyer, qui le poussera un soir, à la sortie du travail, à s’arrêter dans un bar de quartier au nom évocateur, qui le fait d’ailleurs sourire :’’Le Divorce’’. Il sourit parce qu’il ne perçoit absolument aucune raison qui l’encouragerait à divorcer de son épouse qu’il aime de tout son cœur.

Mais dans ce bar, l’antithèse est flagrante, agressive, violente. Il n’est pas dans son milieu et tout le monde le voit. Ainsi se présente-t-il comme une étoile dans un ciel sombre. Et l’essentiel de l’humanité rêve d’atteindre l’astre lumineux, y compris, et même surtout, la pulpeuse serveuse qui sait bien qu’il existe plusieurs moyens de se sortir de la misère dans laquelle on croupit quotidiennement. Et lorsqu’elle met ses atouts physiques en valeur ; lorsque le regard du fonctionnaire croise ses yeux, « agressé par la beauté de la serveuse »(p.5), tout est dit. L’essentiel des actes que nous posons prend racine dans le regard que nous projetons.

La suite va relativement vite : il l’attend jusqu’à fermeture du bar ; l’entraîne, avec son consentement, dans un motel. Et après un dîner qui fait entrevoir à l’une des parties, que le monde meilleur existe, après une mélodie qui envoûte les protagonistes, la serveuse se donne entièrement, au propre comme au figuré. Si elle sait s’y prendre, se le dit-elle, peut-être pourra-t-elle espérer qu’il oublie son épouse. Et dans cette relation où tout se transmet, l’homme constate effectivement la différence : « Depuis quand n’avait-il plus éprouvé cette sorte d’ivresse »(p.13). C’est, cependant, dans cet échange de corps et de sang, que subrepticement, à doses homéopathiques, s’incruste Sidonie, la jumelle, le côté obscur de la serveuse. Il ne faut pas plus d’une seconde pour qu’un épiphénomène se transforme en drame du siècle. Ainsi basculera dans l’horreur, la vie de ce père de famille qui un soir, a voulu se changer les idées, qui n’avait rien de particulier à reprocher à son épouse. Qui a voulu entretenir une relation extra-conjugale. La femme d’ailleurs, ne comprendra jamais les raisons d’un tel acte lorsqu’elle en parlera à son amie. Cette anaphore traduit parfaitement son désespoir (p.76)

: « Que veulent-ils à la fin, ces hommes ? Aucun sacrifice n’est assez élevé pour venir à bout de leur inconstance. Aucune beauté assez parfaite pour les apprivoiser. Aucune maternité suffisamment généreuse pour les contenter. Aucune intelligence capable de les impressionner. Quoi qu’on fasse, qui que l’on soit, finalement, ils éprouvent toujours le besoin d’aller chercher à l’extérieur ce qu’ils peuvent avoir à l’intérieur. Mais pour qui se prennent-ils donc ? »

Sidonie, c’est à la fois une métaphore filée, un euphémisme, une périphrase voire une allégorie. Le personnage masculin qui à aucun moment n’est nommé, ne réussira jamais à s’en défaire, ni à se défaire d’elle. Et la narration présente effectivement Sidonie tel un personnage à part entière, qui discute, qui échange avec le fonctionnaire. Elle est d’ailleurs le seul personnage cité nommément. Les deux amis de l’homme sont appelés D.A et P.A. comme si en nommant, on trahissait un secret, on exhumait un tabou. Et Sidonie le comprend puisqu’elle finit par s’exclamer : « A présent, je veux que le monde entier sache que j’existe aussi » (p.21)

Si le mal évolue aussi rapidement en lui, c’est bien parce que lorsqu’il se rend compte de sa nouvelle situation, il ne veut en parler à personne et nous le savons : « Un homme seul est toujours en mauvaise compagnie ». Il ne veut consulter aucun centre médical de peur que cela se sache ; et pourtant à ce niveau nous lisons comme une volonté de suicide de Sidonie, ou alors est-ce parce qu’elle se sait incurable ; puisque c’est elle qui prend souvent la décision d’aller rendre visite à ce qu’elle appelle par périphrase, sa famille ; en fait un centre médical spécialisé. Mais à aucun moment, il n’acceptera. : « Arrivé à la Maison Sidonie, il baisse les yeux – Tu entres un moment ? - Je ne veux pas, tu le sais »(p23). Ce refus de lutter est assez paradoxal pour quelqu’un qui aime autant ses enfants, comme il est si clairement mentionné dans l’œuvre. Il s’agit très certainement du fameux regard de l’autre si influent dans nos vies. Que vont dire les autres s’ils l’apprenaient ? Et pourtant cet homme ne remplit que trop parfaitement ce que disait Janis OTSIEMI dans son roman, Tous les chemins mènent à l’Autre,« L’enfer c’est moi sans l’Autre. »

Ce n’est que lorsqu’il sentira sa mort imminente et irréversible, qu’il prendra le courage d’en parler à son épouse qu’il aura, bien malgré lui, entraînée dans son abîme. Mais à la différence de l’époux, la femme décidera de combattre. Lorsqu’il meurt, après avoir plus ou moins assuré leur avenir financier, « Lorsque Sidonie la terrible [finit] par avoir raison de lui » (p.111), les deux enfants ont quinze et dix ans. La femme résistera 20 ans à la maladie, trouvant la force de lutter dans l’éducation de ses enfants qu’elle voudrait parfaite. Elle sera médecin, et lui, architecte. Au soir de sa vie, et lorsque viendra la fatale Sidonie, l’épouse pourra jouir du devoir accompli et se dire comme Victor HUGO dans Les contemplations : « J’ai bien assez vécu ».


Le constat de deux entités totalement différentes dans le même monde, dans le même univers, est aisément perceptible : si le mari a eu une aventure extra conjugale, la femme n’en a jamais eu. Si le mari est aussi faible au point de laisser la maladie l’envahir sans à aucun moment songer à lutter contre elle, à renier son caractère fatal, la femme, quand elle prend conscience de son état, se rend dans une unité sanitaire et surtout lutte pendant 20 ans, démontrant si besoin en était que Le Mal du Siècle n’est pas une fatalité. Si le mari ne se confie quasiment jamais ; lorsqu’il lui apprend de quoi il souffre, dans son désespoir, la femme se confie à une amie, elle se confie par la suite à sa mère qui lui donnera la force de pardonner.


De manière très globale, l’homme se présente comme une exemple à fuir, et la femme, un modèle à suivre.


Finalement, le problème qui se pose reste certainement de savoir à qui incombe la responsabilité et de quoi d’ailleurs ? Est-ce au mari qui n’a pas su se préserver et qui a pensé qu’ailleurs valait mieux qu’ici ? A l’épouse ? le reproche lui est adressé en tant que symbole de la femme mariée : « Le principal reproche que je fais aux femmes, c’est qu’une fois faites épouses ou mères, elles renoncent à séduire »(p.117) ; ou lorsque son époux parle d’elle : « Elle ne fait plus naître en moi cette faim que toi seule sait provoquer et apaiser »(p.14) ; à la serveuse de bar ? Il faut l’écouter pour que l’on se fasse une opinion : « Pourquoi n’ai-je pas le droit de vivre confortablement {…} Dieu est-il si injuste qu’il privilégie d’avance certains et condamne d’autres à la précarité, à la mendicité, à la misère ? »(p.10)

L’auteur en profite également pour stigmatiser certains comportements sociaux. Le roman dénonce non seulement, la justice populaire, cette capacité à vouloir se rendre justice, qui n’est en fait pour l’auteur qu’une tentative désespérée d’une certaine classe sociale défavorisée, d’expurger son mal, sa haine envers les autres ; mais aussi la vente de son corps par la jeune fille, dans l’optique d’une ascension sociale ; le cas est livré par une jeune fille qui a pensé que seule la fin justifiait les moyens. Elle le dit d’ailleurs : « L’argent n’a ni couleur, ni odeur[…] Le paradis est sur terre et nulle part ailleurs »(p.48) ; on peut encore ressortir la dénonciation des nominations par copinage ou par tribalisme. En fait, le texte de MBAZOO KASSA se veut une sorte de fresque de la société gabonaise et pourquoi pas, africaine.

Le roman évolue quasi essentiellement sur une tonalité tragique ; mais en l’achevant sur « Les retrouvailles », le dernier chapitre, l’auteur démontre parfaitement la présence d’une vie après la vie : ‘’Lieu enchanté’’ ; toutes les joies’’ ; ‘’existences bienfaisantes’’ ; ‘’merveilleux’’ ; ‘’Eldorado’’, etc. ; voilà le lexique particulièrement mélioratif que nous retrouvons, aux dernières pages, et dans le dernier chapitre, intitulé : « Les retrouvailles », dans la description de ce monde féerique, idéal, paradisiaque.

On pourra débattre à volonté, mais il reste un fait patent. S’il est vrai que le roman s’inscrit dans la modernité en échappant à l’habituelle thématique gabonaise, il y est encore nettement ancré par la capacité, la force incroyable qu’a l’auteur gabonais d’exterminer ses personnages. Ici encore, comme dans La mouche et la glu, de Okoumba Nkoghé; comme dans Les Matinées sombres, de Narcisse EYI ; comme dans Tous les chemins mènent à l’Autre, de Janis OTSIEMI : comme dans Un étrange week-end à Genève, de Eric-Joël BEKALE, etc. les personnages meurent pour différentes raisons. Or on ne saurait oublier que les meilleurs exemples sont vivants. Il faut espérer qu’en les faisant vivre ailleurs, Chantal-Magalie MBAZOO-KASSA nous oriente déjà dans la tentative de les faire vivre, tout simplement. Ce qui serait considéré comme un nouveau départ, finalement plus optimiste, de la littérature gabonaise.

Source: www.voixfeminine.org

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Critique la mouche et la glu  

La Mouche et la glu, de OKOUMBA NKOGHE: Le roman de la négation de l’amour.

Quelle leçon tirer de La Mouche et la glu, de OKOUMBA NKOGHE ? Curieuse question dira-t-on, puisqu’il semble évident que les personnages principaux, Nyota et Amando, en ne cédant pas aux forces du Mal représentées par N’Gombi, M’Poyo et Samabi, et si l’on puit dire, en choisissant la mort, donnent un bel exemple aux générations futures afin qu’elles sachent que l’argent ne peut pas tout acheter et que, nécessairement, tout n’a pas un prix. Soit. Mais était-on obligé de les faire mourir ? Je m’explique.


Le roman présente deux mondes totalement distincts : d’abord un monde de perversion, de corruption, véritable allégorie du Mal, substitué par N’Gombi, le cupide père de Nyota ; M’Poyo, son puissant patron, « l’homme le plus riche de la région », persuadé que l’argent peut tout acheter ; Samabi, redoutable sorcier, prêt à voler n’importe quelle âme pour asseoir et consolider son pouvoir mystique et maléfique. Puis un monde de joie, de paix ; où l’amour essaie de survivre et de se faire une place au soleil. Ce monde est symbolisé par Nyota, une adolescente de 18 ans, son fiancé, pas plus âgé, Amando, et son petit frère de 7 ans, Opagha. La confrontation de ces deux mondes (vu que M’Poyo corrompra N’Gombi, son manœuvre et père de Nyota aux fins qu’il lui livre sa fille pour qu’il en fasse une nouvelle épouse), aboutit à la défaite du second groupe. Et C’est un fait.


Si Nyota repousse les avances de M’Poyo ; si ce dernier se rend effectivement compte que l’argent ne peut tout acheter, et par là, subit donc une défaite; elle n’aura cependant aucun argument à faire valoir devant le puissant sorcier Samabi que son père ira consulter afin qu’il mette fin aux jours de cette fille qui l’aura déshonoré en n’acceptant pas ce mariage arrangé qui lui aurait permis de sortir de sa miséreuse vie. En outre, lorsque M’Poyo se convainc que Amando est le responsable du refus de Nyota, sans aucune autre forme de procès, il lui fera subir les pires châtiments corporels, et mort, quasiment, s’en suivra. Opagha, pour des raisons différentes, mourra également. Les forces du mal semblent donc s’allier pour que si un de leur membre n’arrive pas à surmonter un obstacle, un autre vienne à son secours et parachève l’œuvre machiavélique entamée.


Alors, dites-moi : à quel moment exactement dans la narration de cet admirable roman, l’amour triomphe-t-il ? Pourquoi ceux qui symbolisent le Bien, meurent-ils tous, alors qu’en face, tous ceux représentatifs du mal, demeurent ? Pis, pourquoi avoir laissé Nyota mourir exactement selon les funèbres prédictions de Samabi ? Autant de questions qui, si elles trouvaient réponse, orienteraient nécessairement sur le seul fait que le pouvoir, sous toutes ses formes, l’emporte, peu importent les euphémismes que l’on trouverait pour justifier la mort des tenants de l’idéal amoureux.


La mort des principaux personnages se présente alors comme un échec. Ils n’ont pas réussi à surmonter les obstacles qui se sont dressés devant eux. Le roman qui se voudrait une œuvre d’amour, d’exemple pour les générations futures, est en fait une négation de l’amour, une évidence que l’idéal n’a pas droit de citer dans une société fondamentalement matérialiste.


Concluons donc avec un raisonnement par l’absurde. Nyota aurait dû épouser M’Poyo et ainsi, elle aurait permis à son fiancé de ne pas être exécuté. En ne pensant qu’à elle-même, elle a semé bien des désolations. Finalement, qu’est le mariage ? Elle aurait pu être l’épouse de M’Poyo, alors que son cœur resterait entièrement dévoué à Amando. Que l’on n’oublie surtout pas que la plus belle preuve d’amour est de donner sa vie, au propre comme au figuré, oserais-je ajouter, pour ceux que l’on aime.
Postulat qui n’a jamais effleuré l’esprit averti de Nyota.




Par Hallnaut Mathieu ENGOUANG, Enseignant de Lettres - Institution Immaculée Conception

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Histoire Awu  

HISTOIRE D’AWU
Histoire d’Awu
Résumé


« Awu ne demande chaque jour qu’à coudre sa vie au point de l’amour. Bon père, bon époux, Obame Afane a le courage de ses veines où coule aussi dé l’encre rouge. Mais, cathédrale accablante aux fondements jaloux et possessifs, la forêt inextricable porteuse d’une vie et d’une mort extrêmes, doit toujours triompher. Avec une innocence brutale, Histoire d’Awu raconte l’indicible réalité que vit Awudabiran, dite Awu, comme un cri de tendresse cruelle, dans un village au cœur de l’Afrique noire d’aujourd’hui, quand s’effilent ou s’ensauvagent tous les codes et les repères. »

(Quatrième de couverture)
Mariée à un homme encore jeune, mais veuf, et dont le coeur est encore pris par celle qui a disparu, la vie d’Awu se passe comme un patient sacrifice jusqu’au jour où enfin il la regarde. Mais le sort ne veut pas qu’elle soit longtemps heureuse : il meurt peu après, accidenté, et elle se voit alors dépouillée de tout ce qu’une vie entière lui avait permis de construire autour d’elle.
Histoire simple, donc, mais dont l’impeccable réalisme est servi par une écriture fine et sûre, souvent pleine de poésie, qui atteint à une sorte de sérénité, malgré les désillusions, l’ingratitude, l’invraisemblable méchanceté humaine, à laquelle le respect des traditions sert d’autorisation.
Dans ce monde où chacun n’est jamais responsable que devant soi-même, de ses propres actes comme de ceux des autres, Awubadiran, épouse de l’instituteur Obame Afane, homme juste et bon, est un exemple admirable d’humanité, de patience, d’amour. A qui pourrait-elle s’en prendre ? Sa vie a filé comme une tragédie, en trois actes rapides. Le temps de faire ce qu’elle devait, et tout était fini, arrêté à cette image au-delà de laquelle son existence perdait son sens : " Ils étaient habillés comme pour un bal. Mais ce fut un bal singulier que le leur. Un bal plané à la fin duquel, sur les grosses feuilles vertes du superbe kaba ocre, avaient éclos d’étranges roses, grosses, rouges et chaudes ; et, sur la chemise jaune délicatement amidonnée, ruisselait en abondance une encre rouge et chaude, qui emportait dans sa course des promesses et des rêves. "
Avec l’Histoire d’Awu, Justine Mintsa ne nous offre pas seulement un magnifique roman sur la condition de la femme dans la société traditionnelle du Gabon, elle nous livre un apologue poignant sur notre condition humaine, dans un style à la fois retenu, bouleversant et juste. Nouvelle publiée Premières lectures « Une nouvelle à la première personne qui, en quelques pages et avec subtilité, suggère les émotions et les questionnements d’Obone, adolescente éprise de lecture dans un milieu où cela ne se pratique pas. »

Proposé par Tyte Marie MABOUMA

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Simon de Beauvoir  

Femme de lettres et intellectuelle française, qui par sa vie comme par ses œuvres joua un rôle important dans le mouvement féministe.Née à Paris dans un milieu bourgeois traditionnel et religieux, Simone de Beauvoir est rapidement considérée comme anticonformiste. Elle fut reçue première lors de son agrégation en philosophie, et connu au même moment son futur compagnon Jean-Paul Sartre. Elle refusa de se conformer à son destin tout tracé de mère et d'épouse. Sa rencontre avec Jean-Paul Sartre fut décisive. Elle disait dans une interview au monde que ce fut un événement capital de son existence. Sa complicité intellectuelle avec le philosophe Sartre dura jusqu'a la mort de Sartre. Avec lui, elle mit en pratique un certain nombre des principes qui fondent sa conception de la femme et du couple: un mode de vie très libre.Ce mode de vie que Simone de Beauvoir mena n'était pas dissocié, de la réflexion qu'elle mena avec ses ami(e)s, sur la condition féminine.D’abord enseignante en philosophie, puis rédactrice à la revue les Temps modernes, dirigée ces moments là par Sartre. Intellectuelle engagée et curieuse de tout, elle voyagea beaucoup, visitant successivement les États-Unis et la Chine, plus tard Cuba et l'URSS. Sa philosophie — l'existentialisme — et sa situation d'intellectuelle de gauche furent remises en cause par les horreurs de la Seconde Guerre mondiale. C'est peut-être cet événement qui poussa Simone de Beauvoir à délaisser le roman au profit de l'autobiographie, qui est une analyse de soi.Son combat et l'idée maîtresse qui conditionnent toute l'œuvre de Simone de Beauvoir est l'idée de liberté pour la femme, mais aussi et d'une maniere générale la liberté de tout individu, qui selon elle, implique nécessairement la notion de responsabilité.L’ouvrage le plus connu, non seulement en France, mais aussi à l'étranger, fut le Deuxième Sexe (1949). Cet ouvrage, examine dans une perspective historique, sociale et psychologique, l'aliénation féminine.Ce qui lui apporta la reconnaissance littéraire est incontestablement le prix Goncourt décerné à son roman les Mandarins en 1954, qui traitait des problèmes posés aux intellectuels par les événements de la guerre et de la guerre froide. Hier, le combat de certaines femmes comme Simone Veil, Gisèle Halimi et autres qu'il ont mené a apporté aux femmes des aqcuits non négligeables. Aujourd'hui, malheureusement un essoufflement de ce combat est perceptible au regard de ce qu’on voit dans la vie de tout les jours. Est-ce un retour en arriere d'un combat aussi noble que celui de cette Dame!!!Charlestone

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