L’un des faits les plus alarmants de la condition actuelle des peuples noirs, c’est l’aggravation de leur sous-développement. La crise monétaire internationale, la détérioration des termes de l’échange, la crise de l’énergie, l’instabilité du cours des matières premières, ajoutées aux convulsions du racisme sud-africain, semblent chaque jour boucher notre horizon vers un espoir quelconque d’épanouissement de notre personnalité.
Or, ce qui rend la situation encore plus alarmante, ce ne sont pas tant les assauts que le Monde Noir subit de l’extérieur ; ce sont les menaces de sa propre désintégration interne. L’impasse des affrontements irréductibles de certains mouvements de libération en Afrique, les factions au sein de l’Organisation de l’Unité Africaine, les prises de position contradictoires des Etats africains face au racisme sud-africain, tout cela donne au monde l’image d’un monde noir sans consistance, sans programme, sans vie et sans avenir.
La désintégration culturelle est encore plus grave. La menace qui a longtemps pesé sur le Festival Mondial des Arts Nègres n’est que le contrecoup de l’action des forces d’auto-destruction qui ravagent aujourd’hui la conscience de nos peuples divisés. L’auto-négation se couvre du masque d’un universalisme qui refuse aux valeurs spécifiques du monde noir leur place inaliénable au sein de l’Universalité. Malgré les slogans mille fois répétés, nos langues, notre art, notre droit, nos systèmes de pensée, nos littératures, sont encore relégués parmi les curiosités et les accessoires, à côté des langues, de l’art, du droit, des systèmes de pensée, des littératures étrangères qui envahissent de façon impudique tous les aspects de notre vie publique et privée.
Il apparaît ainsi que c’est la conscience que nous avons de nous-mêmes, c’est notre être culturel et notre destin historique qui se trouvent attaqués à la racine.
Le mal qui nous ronge ainsi est mortel. Il importe de le dépister et de mettre tout en œuvre pour son élimination totale.


La mort culturelle

La mort des civilisations est un phénomène historique. Valéry l’a dit, et nous le répétons encore : Les civilisations sont mortelles.
La civilisation négro-africaine est mortelle ! Plus grave : elle est blessée mortellement ! Nous n’avons aucune chance de survie dans l’histoire, si nous ne commençons par prendre conscience des menaces qui pèsent sur notre existence, et prendre les remèdes capables d’enrayer le mal.
Il ne suffit pas de nous réclamer aujourd’hui d’un héritage culturel que personne ne peut plus nier, mais qu’on est en train de piller sous nos yeux. Cela n’a jamais suffi à aucun peuple, nulle part, tout au long de l’Histoire. L’Egypte d’aujourd’hui peut-elle encore se réclamer des Pharaons ? - La Grèce d’aujourd’hui de l’Athènes de Périclès et de Platon ? - L’Italie d’aujourd’hui de la Rome de César et d’Auguste ? - La civilisation occidentale s’est emparée de tout cet héritage, matériellement et spirituellement, et c’est en Europe occidentale ou en Amérique que survient ces civilisations antiques comme sources d’inspiration pour transformer le monde. C’est là que leurs héritages naturels, déchus, vont mendier aujourd’hui les miettes de ce qui fut leur propre héritage.
Le processus de mise à mort culturelle est extrêmement complexe et implacable. Pour le surmonter, il faut des peuples sains, vigilants, capables de concertation, de sacrifice, de courage et de grandeur d’âme. Le processus de mise à mort culturelle est en effet un processus de désappropriation, d’expropriation, d’aliénation et d’annihilation culturelle.
Il est partout l’œuvre de la domination étrangère et du colonialisme.
Le phénomène de désappropriation culturelle a lieu quand un peuple, consciemment ou inconsciemment, se défait de son héritage culturel soit pour l’aliéner, soit pour le laisser tomber en perdition. On a vu souvent, dans nos pays, des chefs traditionnels vendre à vil prix des trésors d’art amassés par leurs prédécesseurs. On en a vu d’autres, animés par un fanatisme mal éclairé, brûler comme des idoles des œuvres parfois uniques dans l’histoire de l’art de tous les temps. Nous côtoyons quotidiennement des familles qui ont abandonné l’usage de leur langue maternelle, qui n’apprennent plus aux enfants que des langues étrangères pompeusement baptisées langues internationales.
Le phénomène de désappropriation culturelle n’est possible que là où la personne, - individu ou société, - a perdu les racines de son identité culturelle. On cherche alors à les remplacer par des valeurs d’emprunt. Le chef traditionnel qui ne trouve plus dans son héritage culturel ses raisons de vivre et le fondement de son autorité et des charges historiques sur son peuple, se tourne vers l’argent considéré comme nouveau fondement de l’existence et du pouvoir. Malheureusement, ce fondement échappe totalement, je ne dis pas au contrôle, mais même à l’emprise du chef traditionnel. On aboutit ainsi au marché de dupes dans lequel en échange de millénaires de culture et de civilisation, on ne reçoit que le vide des appétits insatisfaits, et la conscience brutale de son propre anéantissement.
Le phénomène de désappropriation culturelle est l’un des plus subtils et des plus brutaux. Au départ, on vit dans l’illusion qu’on est maître de ses options. Apparemment, on ne semble pas subir de pression extérieure. On vend ce qui vous appartient ; on apprend les langues parce qu’on le veut. On ne voit pas l’utilité de connaître l’histoire, la géographie, les traditions de son milieu. Peu à peu, on se convainc que pour être moderne, tout cela devient totalement inutile. On en arrive alors à l’auto-liquidation culturelle ; on jette par dessus bord tout ce qui fondait notre identité culturelle. En fait on est devenu un clochard culturel : désormais, on n’a plus ni chez-soi, ni famille, ni pays, ni capacité de concevoir, de créer, de bâtir. On passera le reste de sa vie à mendier sa subsistance à la porte des autres cultures.
L’histoire montre qu’une telle mendicité aboutit à la servitude. L’histoire des civilisations est une lutte pour la survie de l’homme. Sur cet immense chantier, les peuples fatigués succombent d’abord à la lutte, puis s’éteignent dans l’oubli. Là où un peuple n’est représenté que par des sujets affectés de désappropriation culturelle, il est certain qu’il ne faudra pas plusieurs générations pour que ce peuple et son histoire soient effacés de la mémoire des hommes.
Dans l’histoire actuelle du monde noir, ceux qui, consciemment ou inconsciemment, se désapproprient de notre culture, sont, il faut le répéter, nos propres fossoyeurs. C’est dire qu’il n’y a de chance de survie pour notre culture que dans la mesure où chaque génération se l’approprie, de façon consciente, lucide et responsable, et l’intègre si intimement dans sa vie qu’elle y trouve des sources d’inspiration toujours neuves pour sa créativité.

De l’expropriation à l’aliénation culturelle

La désappropriation culturelle est un mal qui nous ronge du dedans. C’est pourquoi il est à la fois plus dangereux et plus subtil. L’expropriation culturelle, elle, nous est imposée brutalement. Pourtant, elle est aussi un phénomène très complexe. Il ne s’agit pas en effet de nous priver purement et simplement de notre héritage culturel. Dans l’expropriation, il y a transfert de propriété. Le premier propriétaire perd la totalité de ce qu’il possédait ; celui qui l’exproprie s’empare de cette propriété comme d’un butin de guerre. L’ambition la plus subtile des puissances coloniales après la colonisation est de procéder à notre expropriation culturelle. Les mutations internes du Congrès International Africaniste, les crises et les scandales des derniers congrès américains des études africaines, montrent que les peuples noirs sont de plus en plus conscients des visées subtiles de ce qu’on peut appeler la néo-colonisation culturelle.
Depuis les indépendances africaines en effet, l’organisation des études africaines à l’étranger a pris un essor jamais atteint pendant la période coloniale. Presque toutes les grandes universités américaines possèdent aujourd’hui un Institut d’études africaines. L’Europe suit de près l’exemple américain. On y étudie mieux qu’en Afrique même, les langues africaines, la géographie, l’histoire, la préhistoire, l’archéologie, les traditions orales, les arts, l’organisation politique et sociale de nos peuples, leurs systèmes de pensées, leurs religions. C’est en Europe et en Amérique que se publient aujourd’hui les encyclopédies de nos civilisations, les monographies, les ouvrages de synthèse portant sur tous les aspects de la vie de nos peuples. Il se développe ainsi une vision non africaine des civilisations africaines, qui, de plus en plus, tend à s’imposer d’autant plus universellement qu’il y a très peu d’ouvrages qui présentent le point de vue des Africains. Le nombre de spécialistes africains dans l’étude de nos propres civilisations demeure encore infime.


Le processus d’expropriation culturelle, amorcé sous la période coloniale, est donc en train de s’affermir sous nos yeux. Les Occidentaux, au moment où nous ignorons encore notre histoire, nos arts, voire nos langues, se sont appropriés déjà l’art nègre, ils en ont créé leurs styles à eux, ils ont établi leur exégèse et leur interprétation, ils consacrent des capitaux énormes à l’exhumation du passé de notre continent depuis la préhistoire, au moment où dans nos amphithéâtres d’universités, on discute encore pour savoir si l’on peut écrire aujourd’hui une histoire africaine ; ils sont en train d’unifier l’enseignement de nos langues et d’adopter certaines parmi les plus importantes, au moment où nous ne voulons pas que nos enfants parlent la langue de leurs ancêtres. Ils sont en train de bâtir des musées d’Art Nègre, au moment où la plupart de nos pays n’ont pas un seul musée, tandis que nos œuvres anciennes se vendent sur les marchés des villages d’artisans et des aéroports. Ils ont repris à leur compte nos techniques de tissage, de teinture d’étoffes, de fabrication des bijoux ; aujourd’hui ils étudient notre médecine traditionnelle tandis que nous palabrons pour savoir qui est sorcier, féticheur ou guérisseur. Ils apprennent à leurs enfants la faune et la flore du comment africain, tandis que nos enfants ignorent tout de leur environnement naturel, et sont incapables de nommer les animaux domestiques ou les plantes du Jardin dans la langue du pays.
L’école coloniale a été conçue comme technique d’expropriation culturelle. Elle y a réussi parfaitement. Comment se fait-il que l’école post-coloniale continue cyniquement la même mission ?
Expropriées, nos élites sont tombées dans le plus grand dénuement culturel. Elles risquent d’y entraîner la masse de nos peuples. Ce qui entraînerait la mort immédiate de nos cultures. Et l’Afrique, devenue étrangère aux Africains, ne serait plus qu’un champ de fouille livré aux archéologues, et les Africains, pour savoir qui ils étaient, seraient obligés d’aller le demander aux maîtres de l’Occident devenus propriétaires de leur héritage culturel.
L’expropriation culturelle aboutit naturellement à l’aliénation culturelle. Le système colonial a institutionnalisé cette aliénation sous le nom de l’assimilation. L’assimilation, on le sait, a été un échec. C’est la preuve de l’inanité des visées coloniales, mais c’est surtout la preuve de l’étonnante vitalité de nos peuples. Pourtant le danger de l’aliénation culturelle demeure plus menaçant que jamais. L’Afrique Noire aux prises avec le grand défi du sous développement, se voit assaillie par les maîtres du monde qui veulent faire d’elle une matière première pour le succès final de leurs idéologies. Le mot d’ordre veut que l’histoire passée de l’Afrique ait été un échec. Il faut la remplacer aujourd’hui par les idéologies dites scientifiques. Il faut en tout premier lieu, rejeter énergiquement la thèse qui prétend que l’histoire africaine, dans le passé, ait été un échec. Sans doute, avons-nous été opprimés et vendus sous la Traite, puis soumis au régime colonial. Près de quatre siècles d’humiliation et de domination étrangère ! L’analyse de cette période de notre histoire révèle effectivement notre responsabilité aussi bien dans la Traite que dans la colonisation. Ces deux phénomènes n’eussent certes pas connu les succès qu’ils ont enregistrés sur notre continent, sans la complicité des peuples noirs eux-mêmes. Ce sont des Noirs qui ont vendu les esclaves de la Traite, et ce sont des Noirs qui ont signé les prétendus traités qui ont livré l’Afrique à la colonisation.
On doit reconnaître en toute honnêteté que cette explication ne rend pas totalement compte de ces deux phénomènes. Une chose est certaine : la Traite eût encore vidé l’Afrique de ses enfants, et la colonisation eût certainement partagé notre continent, même si les intermédiaires invoqués ici n’avaient pas existé. Ils n’étaient pas à la Conférence de Berlin en 1884 qui, en toute connaissance de cause, s’est passée d’eux. La Traite et la Colonisation n’ont pas été seulement une trahison de l’Afrique noire par elle-même. Elles ont été surtout un acte de violence brutale de puissances déterminées à nous opprimer et à nous détruire.
Mais si nous les considérons du seul point de vue de la trahison de l’Afrique par elle-même, que de leçons à en tirer ! La première leçon est que ces quatre siècles ont porté au monde noir des coups mortels dont il ne s’est jamais totalement remis. Ils ont atteint, en tout premier lieu, l’essence de notre cohésion sociale, fondée sur la solidarité. Ils nous ont affectés d’un complexe de vaincu, devant un adversaire que nous pouvions tenir en échec, et nombreux sont les champs de bataille de l’aventure coloniale où nous avons prouvé notre supériorité militaire à l’ennemi, en le battant et en anéantissant des forces armées. Nous avons cependant été battus, parce que du côté africain, il n’y avait aucun projet poétique capable d’unifier la conscience des peuples noirs menacés. La deuxième leçon à en tirer, c’est que si la trahison de l’Afrique l’a livrée politiquement aux puissances coloniales, elle n’a pu porter atteinte du dedans, à son intégrité culturelle. Et c’est le dynamisme culturel de l’Afrique qui a réussi ce miracle unique dans l’histoire des peuples opprimés, en donnant aux Noirs américains, non seulement la force physique et morale de venir à bout de l’esclavage, mais surtout cette indomptable énergie et cette poussée irrésistible qui fait d’eux l’un des peuples les plus dynamiques d’aujourd’hui et de qui dépend, dans les années à venir le destin historique du continent américain.
L’histoire nous apprend que d’autres peuples, dans des conditions analogues, ont totalement péri parfois sans laisser de traces. Nous savons pertinemment que ce qui a permis à nos frères d’Amérique de suivre, ce n’est pas la force matérielle ni même militaire ; c’est l’inépuisable trésor de leur héritage culturel.
Nous savons également qu’en Afrique même, notre victoire contre la colonisation est avant tout une victoire culturelle. Sous le régime colonial, au moment où l’Afrique n’avait ni chefs, ni armées, ni finances, ni peuples organisés et responsables, c’est grâce aux forces spirituelles puisées à notre héritage culturel que la colonisation fut radicalement remise en question. La toute première contestation de la colonisation par l’élite africaine a été un mouvement culturel. C’est de là que sont nés, depuis un siècle, le panafricanisme, puis la Négritude, et aujourd’hui l’authenticité. Ce sont les mêmes forces spirituelles qui, partout dans les colonies et en Afrique du Sud, ont formé les premières communautés de résistance et transformé le Christianisme en une religion de salut, là où le colonisateur en avait fait une arme d’oppression.
Aujourd’hui, devant le défi de l’Afrique du Sud, nous savons que la victoire est certaine, car l’intégrité culturelle des peuples noirs de l’Afrique du Sud n’a pas été entamée. Elle est le gage d’une victoire certaine. J’ajoute qu’elle est aussi la chance de salut pour l’Afrique du Sud tout court, pour les Noirs comme pour les Blancs. Le processus d’aliénation culturelle n’est autre chose qu’un effort organisé pour priver les peuples noirs de leur seule chance de survie : leur héritage culturel. Ce processus est global. Il s’attaque d’abord à l’esprit. Il veut effacer la conscience de notre identité culturelle et créer en nous un vide déprimant qui engendre l’insécurité, le manque de confiance en soi et le désarroi moral et spirituel. Il abolit le fondement de toutes les valeurs éthiques, prive l’individu et la société de toutes leurs capacités de produire et de créer, les précipite dans le dénuement à la fois social, économique, culturel et psychologique, développe en eux l’insatisfaction des besoins artificiels et les jette dans la dépendance totale par rapport aux forces extérieures susceptibles de leur fournir le support de leur subsistance quotidienne.
Si les peuples noirs ont pu surmonter la Traite et la Colonisation, c’est parce que malgré les faiblesses et l’imperfection de leur organisation dans le passé, ils ont su garder intacte leur intégrité culturelle et trouver en elle, d’inépuisables ressources pour faire face à toutes les agressions. Le processus de désappropriation, d’expropriation et d’aliénation culturelles représente le danger le plus grave de l’histoire de notre civilisation. Ses conséquences immédiates sont claires ; c’est notre annihilation culturelle. Sa portée historique est aussi certaine ; pour la civilisation négro-africaine et les peuples qui l’ont créée, le mot fait frémir : c’est l’anéantissement !


De l’aliénation à l’annihilation culturelle

Le tournant actuel de l’histoire de notre civilisation est extrêmement ambigu. Si notre passé n’a pas été un échec, c’est parce que, malgré de réelles défaites, nous avons réussi à surmonter quatre siècles d’oppression qui eussent pu sonner notre glas pour toujours. Nous pouvons continuer notre montée, ou, brusquement, nous trouver précipités dans l’abîme. Or le nouveau processus d’aliénation culturelle auquel nous avons à faire face utilise des armes beaucoup plus efficaces et plus subtiles. La colonisation a travaillé pour faire le vide en nous et autour de nous, nous laissant dans un dénuement désespéré. La néo-colonisation, à doses massives, nous inocule le venin de tous les sous-produits de la civilisation de la consommation. Les mass média, à longueur de journées, bourrent nos yeux et nos oreilles d’images et de messages de dépersonnalisation, d’auto-négation, voire d’auto-destruction. Tout ce que nous lisons, voyons, écoutons, notre habillement, notre nourriture et notre boisson, nos comportements, voire nos pensées et nos options intimes se trouvent peu à peu totalement téléguidés et contrôlés de l’extérieur. Bientôt, nous ne sommes plus que des marionnettes vite usées entre les mains de ceux qui nous manipulent. Le processus d’aliénation a ainsi abouti à l’annihilation.
Les images que nous employons ici ne doivent pas nous cacher la réalité. Le monde de demain cherchera sa survie dans un sursaut à la fois d’espérance et de désespoir. La population du monde croît de façon incontrôlable, et cela surtout dans ces régions où les puissances de domination ont presque épuisé toutes les ressources et fondé la société sur la compétition et la loi de la jungle. Le partage des biens du monde est désormais l’enjeu d’instincts d’animaux de proie que dissimulent mal les multiples conférences internationales pour un nouvel ordre économique mondial. Au Proche Orient comme en Afrique du Sud, l’inégalité des races et des conditions sociales et économiques proclame insolemment que la terre appartient au plus fort. Les matières premières sont en voie d’épuisement, et la nourriture se fait de plus en plus rare sur de nombreux points du globe. Tout cela, nous le savons, est présent à la conscience de l’humanité de notre temps avec d’autant plus d’acuité qu’elle est de plus en plus consciente que son destin est désormais menacé.
Au milieu de ce désarroi, l’Afrique apparaît comme un continent mal peuplé, sous-peuplé, aux immenses richesses à peine entamées : un sous-sol truffé de pétrole, de charbon, de pierres et de métaux précieux en quantités astronomiques ; des sources d’énergie inépuisables avec des fleuves énormes dont le débit accuse les records du monde ; des forets pleines de bois précieux, des savanes pleines de gibier, des rivières et des océans parmi les plus poissonneux du monde. Il ne faut pas se le cacher : l’Afrique constitue désormais un objet de convoitise à l’échelon mondial. Si l’histoire de l’humanité est faite de grandes migrations humaines, les prochaines migrations sont tournées vers l’Afrique. Voilà pourquoi, pour mieux préparer le terrain la néo-colonisation s’emploie-t-elle à faire le vide. Le vide le plus fatal est celui des esprits. Il faut commencer par vider les peuples africains de leur âme. On sait qu’un corps sans âme est un cadavre. Pour compléter le vide sur le continent, il suffira de jeter le cadavre dans la fosse.
Ainsi de l’aliénation on passe à l’aliénation culturelle, puis à l’anéantissement physique et spirituel.


Mort ou survie culturelle

Nous avons dit que le tournant que traverse notre histoire est ambigu. S’il est un sursaut de désespoir, il est aussi un élan d’espérance. Or, l’espérance se fonde sur la foi, et la foi se fonde sur l’histoire qu’ils auront foi en eux-mêmes, conscients de ce qu’ils ont pu faire dans le passé, et de ce dont ils sont capables. Ils ne suffira donc plus de répéter, assis au pied des palmiers, que nos ancêtres nous ont légué une civilisation. Il s’agira désormais de rendre compte de cette civilisation, de la prendre à notre compte, d’en avoir la souveraineté et l’autorité, de l’intégrer dans notre avenir. Ceci doit commencer par l’intégration de notre jeunesse dans son héritage culturel. L’éducation, par le passé, l’en a exproprié. L’éducation actuelle doit la réintégrer dans ses droits légitimes. Le jeune homme qui est passé, par nos systèmes d’éducations doit maîtriser, en théorie comme en pratique, son patrimoine culturel. Il doit le connaître de l’intérieur, et en vivre de façon épanouissante. Ceci ne suffit pas. Les peuples noirs, en tant que peuples, les Etats noirs, en tant qu’Etats, doivent reconquérir la souveraineté de notre héritage culturel, et cela de façon institutionnelle. Les vrais foyers de notre culture doivent se situer chez nous, en Afrique noire, et cela de façon vivante et dynamique. Les institutions de promotion, d’analyse, de dissémination de nos valeurs culturelles, doivent revenir à notre souveraineté culturelle et politique. Cette souveraineté, comme toute souveraineté, se conquiert. Dans le domaine de la culture, aucun slogan ne peut remplacer l’intégrité, la compétence, la foi vécue de l’intérieur, et la créativité dynamique. L’Afrique noire, après avoir créé dans le passé la civilisation négro-africaine, doit en rendre compte au monde d’aujourd’hui et de demain, en toute souveraineté et autorité. Elle doit la faire survivre à toutes les épreuves de l’histoire, et la promouvoir pour le bénéfice de l’Humanité.
Une telle mission est évidemment totale : elle ne souffre pas de demi-mesures. Il faut que l’Afrique soit maître d’elle-même, de ses terres, des biens de son histoire, de ses richesses culturelles et de son destin. Il faut qu’elle dispose de moyens matériels et spirituels à la hauteur des obstacles à surmonter. Il faut que les peuples noirs eux-mêmes, conscients de leur place dans l’histoire, l’assument en toute responsabilité.
Qu’on n’aille point prétendre que nous voulons enfermer notre héritage culturel dans le ghetto intangible de la « Négritude ». Qu’on n’aille surtout pas nous accuser de racisme culturel. Nous ne voulons nullement exclure le reste du monde du partage des bienfaits de notre culture. Toutes les civilisations sont créées pour l’Humanité. Mais en même temps chaque civilisation représente une contribution particulière de tel peuple, de tel pays, de tel continent, à la grande œuvre de la survie, du progrès et de la dignité de l’Homme. Ce qui fait la grandeur et la beauté de l’aventure humaine, c’est qu’elle est l’œuvre du génie créateur de peuples uniques dans leurs spécificités. Nous demandons seulement qu’il soit reconnu à chaque peuple sa contribution originale. Nous demandons que chaque peuple continue à apporter à l’œuvre commune son irremplaçable contribution. Nous demandons à l’Afrique noire de ne pas démissionner devant l’histoire, et de témoigner, en toute souveraineté, autorité et créativité, de sa vocation de Mère des Civilisations.
Nul, en Afrique, ne refusera aux autres peuples le droit de s’asseoir autour du festin culturel préparé par nos soins. Ce serait contraire à la tradition africaine. Nul ne refusera aux savants qui le veulent, le droit d’étudier nos civilisations, comme nul ne nous refusera, à nous, le droit d’apporter notre point de vue sur les civilisations des autres peuples. Mais, de même que pour accéder aux autres civilisations, nous passons par les seules portes ouvertes et gardées par leurs détenteurs légitimes, ainsi nous voulons accueillir chez nous, à l’Africaine, sans doute, mais en souveraineté et autorité, tous les peuples conviés au festin de notre culture.
Ce que nous demandons aux peuples noirs, c’est de ne pas brûler leur propre maison, de ne pas vendre à l’encan leur propre héritage, de ne pas se laisser réduire à la mendicité dans leur propre domaine, sans même une hutte pour accueillir leurs invités.
Du chaos de ce siècle en désarroi, il faut que l’Afrique noire sauve son intégrité culturelle et présente à l’Humanité non pas un visage grimaçant, et menaçant, mais le visage que dans la pratique générale toutes les civilisations cherchent confusément, le visage rassurant et matériel de l’Afrique. La survie culturelle de l’Afrique noire est pour tous les peuples du monde le gage de leur propre survie, car elle sera la victoire de la civilisation sur toutes les formes d’oppression et de barbarie, la victoire de l’amour sur la haine, de la vie sur la mort.


Auteur : Engelbert Mveng

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