La semantique de Pierre Claver Akendengué  

L’œuvre poétique et musicale de Pierre Claver Akendengué se structure essentiellement autour de l’évocation incessante du continent africain, qui est, selon ses propres termes, un « malade alité ». Dans une discographie originale qui allie divers rythmes gabonais et occidentaux (le chant grégorien, Brel et Brassens), l’artiste nous fait entrer dans un monde où la musique ne sert pas uniquement la danse, mais conduit à réfléchir à des problèmes très sérieux. C’est une poésie chantée, genre que Paul Zumthor classifie dans la poésie orale, elle-même faisant partie de la littérature orale. C’est une facture particulière, c’est-à-dire un certain art, un faire, un ensemble de procédés de mise en forme ou de constructions qui conduisent à observer que l’« on finirait presque par oublier que absolument dans la langue de Platon, poiein, employéabsolument, peut signifier : composer de la musique et des vers».

Entre espoir et tristesse
L’œuvre procède à un état des lieux des nombreux maux qui minent le continent noir. Ce constat d’ensemble, qu’il nommera ensuite « ma maladalité d’Africain », définissait déjà, depuis Nandipojusqu’à Obakadences, la substance de sa création. En quoi nous posons que l’œuvre entière est parcourue par cette maladalité où il est toujours question d’une Afrique « incapable d’unité », de sadiaspora disséminée à la surface de la terre, du piroguier infatigable qui toujours rame vers les rives inatteignables de la liberté ou du coupeur d’okoumés aux mains gercées dont le tranchant acéré de lahache mord continuellement le bois dur. Cette œuvre plaît par le fait qu’elle a su si bien jusqu’à ce jour porter les espérances de l’ensemble du peuple noir, touchant profondément celui-ci par l’évocation poétique d’une mémoire valorisée, rendue à la vérité. Elle incite à l’espoir d’un changement fondamental, à la patience et à l’action. Elle plaît parce qu’elle a toujours su s’appuyer surl’expression des rythmes traditionnels de l’Afrique profonde que l’artiste allie parfois à des rythmes d’ailleurs.

L’un des mérites de Pierre Akendengué est d’avoir su opérer leur brassage et explorer ce que Fred Hidalgo appelle « le fleuve de l’héritage ancestral », pour le mêler avec le plus grand bonheur,et avant tout autre sur le continent africain , au cours de sa propre inspiration. Il est « l’homme qui a ouvert la voie, en France et dans l’espace francophone, à la chanson africaine moderne, à la suiteduquel sont arrivés les Touré Kunda, Mory Kanté, Salif Keïta, Papa Wemba, Alpha Blondy et autres Yousou N’Dour… ». En croire, aux dires de Claude Nougaro (qui a d’ailleurs consacré une chanson très expressive au poète gabonais, intitulée La voix d’Akendengué), ce grand artiste se trouve être « l’Africain de la chanson française » dont un « abîme sépare qualitativement ses créations et celles des générations qui lui ont succédé ». Poésie et chanson se confondent chez Pierre Akendengué et s’inscrivent dans un univers commun. Jacques Chevrier dit que la poésie est la meilleure expression de la révolte. Celle de Pierre Akendengué dépasse la dimension de la révolte, questionne le mythe et le sacré, la tradition orale et les imaginaires collectifs pour tenter d’apercevoir le sol de la débâcle génésiaque. Il y aurait, à l’origine et au-delà des drames africains, comme un contact essentiel rompu avec les origines, ici les dieux de Wirondjogo11. Ce qui expliquerait l’actuelle situation d’inquiétante étrangeté du continent noir, sa maladalité. Tel est l’intérêt du mythe politique dans son œuvre. À l’exception de certains rythmes dansants, la musique de Pierre Akendengué est traversée par des mélopées endeuillées, des pans entiers de mélancolie, des déclamations profondes de tristesse, d’angoisse et de révolte qui le conduisent à rechercher dans la structure des différents modèles de l’oralité (le conte, le bestiaire, le travail de la voix, les bruitages spécifiques dessons, le mélange des genres musicaux modernes et traditionnels,etc.), le sens des choses et la possibilité d’un avenir serein.Chez Pierre Akendengué, le poème chanté, c’est l’oralité qui mêle la dynamique des genres dans une perspective nouvelle : l’espace du dire se fait tour à tour rêve d’Afrique et de liberté, mais aussi silence, parole, chanson, cris, rires, récital, réponses, bruissements, onomatopées… bref, création totale. Le poème se surmétaphorise au cœur du langage dans lequel il communique, dans le va-et-vient incessant entre les langues gabonaise et française, produisant de fait

des images fortes et quelquefois opaques qui atteignent à desdimensions surréalisantes. À en croire certains témoignages, le Nkomi usité par le poète de Nandipo ne serait pas toujours le
Nkomi usuel, reconnaissable par les usagers de cette langue. De sorte que nous en concluons par hypothèse qu’il utiliserait un idiolecte très élaboré, poétique par cela seul, et dont l’intentionnalité profonde viserait une incommunicabilité qui n’est pas incommunication – refus de faire sens – mais bien profonde solitude, complexité, difficulté réelle de rendre au langage la charge réelle de la maladalité. C’est peut-être pourquoi l’on peut souvent entendre dans sa musique des silences brusques, des rires soudains, et d’autres marques qui symbolisent la totalité d’une expression singulière. Deux niveaux fortement symboliques dans les textes du chanteur indiquent nettement le procès de la maladalité : le personnage, rebelle et insoumis, et le mythe, pour ce qu’il signale le lieu de la perte originelle.

Le personnage du rebelle


Le personnage du rebelle Le personnage du rebelle fait partie, dans la musique
d’Akendengué, d’un système poétique global qui fonctionne dans l’ordre de son discours comme un postulat d’indocilité. Le héros qui lutte au prix de sa vie est le messie attendu du peuple. C’est Poé,c’est Maronguè, le grand sorcier, l’espoir du peuple, c’est le coupeur d’okoumés, c’est le « Je » du poète. Le héros akendenguéen ne se trahit jamais, pas plus qu’il ne trahit ceux pour qui il lutte : le peuple. Il ne se sert nullement de celui-ci pour atteindre ses petites fins égoïstes. Il ne recule pas non plus devant la menace d’une mort imminente. Il ne change pas de discours sous la pression de l’adversité, il a un seul discours, un même combat, un objectif invariable dont il ne se départit sous aucun prétexte. C’est un personnage de résistance qui s’élève jusqu’à la sainteté et qui se survit dans la mémoire collective. Le héros akendenguéen ne meurt pas, il est éternel, exemplaire, infiniment indocile comme Poé. Mon pays entre soleil et pluie et Le conte du roi Oréï et Oreï II, entre autres, montrent comment le personnage du rebelle fonctionne. Un personnage dense et étoffé, réel et mythique. Maronguè, c’est donc le symbole de toute lutte, de la soif de justice qui habite les peuples opprimés, qu’ils soient « d’ici ou d’ailleurs ». Ce personnage sculpté par l’imagination du poète rappelle entre autres Béhanzin, Lumumba, Cabral, Nyond Ma’Kit, Germain Mba, Um Nyobè, Luther King, bref, toute la résistance des peuples opprimés dont les noms rythment sa musique. Cette œuvre porte, à ce titre, une dimension fortement politique.
Le personnage du rebelle fait partie, dans la musique d’Akendengué, d’un système poétique
global. Cette œuvre porte une dimension fortement politique.

Entre mythe et sacré
La poésie d’Akendengué recherche une explication possible dans le mythe pour tenter de comprendre les origines du drame que vit l’Afrique. Ewulupupa a reçu la royauté des mains des dieux de Wirondjogo, mais les siens, les Africains, ne l’ont pas accepté comme roi. Il s’est alors replié sur sa fécondité qui a essaimé jusqu’à l’actuel pays Ngoyi dont les frontières avec le reste du monde sont délimitées de nord en sud par l’aide et la dette, les famines et les guerres tribales, d’Orient en Occident par des gouvernements de transition et des champs pétrolifères. Rejeter Ewulupupa, c’était rejeter les dieux tutélaires, c’est-à-dire se couper du sacré. Le corps de l’œuvre montre donc que l’on ne violente pas impunément le sacré. Ceci montre bien que « le mythe est une réalité culturelle extrêmement complexe, qui peut être abordée et interprétée dans des perspectives multiples et complémentaires ».

C’est dans le cadre de l’ethnotexte que s’inscrivent la récurrence des onomatopées, les divers et multiples bruissements qui parcourent ses chansons, les rires intempestifs de subversion, les cris, bref, tout un arsenal de procédés de verbalisation propres à la création, à sa création, dont l’objet sert de moyen : utiliser tous les procédés d’oralisation pour atteindre éventuellement au discours primordial, génésiaque. La poésie d’Akendengué puise sa force et son expressivité, sa profondeur et sa hauteur, son humour et son sens de la subversion dans l’ensemble de ces éléments, s’appuie sur cette dynamique d’oralisation pour donner à voir et à entendre son expérience. C’est en effet l’histoire de la perte réciproque de l’homme et de Dieu : l’homme a perdu Dieu, Nzambi, Dieu a perdu l’homme. C’est l’histoire d’une perte mutuelle qui se dit et se vit dans et par la phonè, dans la chanson. Peut-être s’agit-il de la réciprocité d’une tragédie, d’une commune souffrance, vraisemblablement identique, dont chacun porte de son côté le poids énorme du silence généré par l’absence et le manque de l’autre. C’est l’expérience mélancolique, négative, qui exclut de la cité des dieux, fait errer dans la viduité du désert de silence, « tout seul comme vaincu, habité par mille pensées », dit-il dans un de ses poèmes, tête basse sur l’inquiétant « chemin de Tando », à la recherche de Tata Ghetaabee. Car comme il le psalmodie dans Carrefour rio, des monstres « sans père ni mère » ont brutalement surgi de nulle part et se sont improvisés tout à coup « roi de notre village ». Des êtres curieux, moralement hideux, fantomatiques, des monarques fous qui se sont proclamés soudain, et sans rire, « pères de la nation », « petits timoniers », « guides suprêmes de la nation », « hommes providentiels » et autres empereurs et présidents à vie. Des ogres identifiables sinon.On ne violente pas impunément le sacré. Donner à voir et à entendre son expérience.

à leur palilalie, comme dirait Sony Labou Tansi, du moins à la seule lettre d’un alphabet déréalisant qui les dénomme de façon exclamative : « il est né O ». Ou encore ces textes poétiques qu’il a mis en chanson, qui sont de l’autre Pierre, Edgar Moundjegou Magangue, d’un art achevé et quirendent raison de son grand talent : « Le chant du coupeur d’Okoumés », « Salut aux combattants de la liberté », « Aux dieux de ce monde » ou encore « Arrête-toi un moment ». C’est bien cette proximité intellectuelle entre les deux poètes qui a conduit à plusieurs reprises Akendengué à se faire parolier de Moundjegou. La poésie de Pierre Claver Akendengué est traversée. Elle est le lieudu souvenir et du pleur, comme dans les civilisations de l’oralité, auxquelles appartient le poète. Elle scande le sol de souffrance des peuples opprimés, le texte-réceptacle qui s’écrit et se lit par la douleur. Elle est fondamentalement habitée par le personnage héroïque du rebelle. C’est le résistant messianique qui connaît le sens de l’honneur et de la vertu, un personnage lucide et révolté, prophète et visionnaire. En quoi elle est une poésie de combat, et qui porte un projet politique et humaniste. C’est que le « poète africain d’origine gabonaise » croit aux sept principes du code de Nguzo Saba l’Africain, qu’il a recueillis, dit-il, et qui sont : « Umoja, l’unité du peuple, Kuji Kagulia, la détermination, Ujima,l’unité dans le travail et dans la responsabilité collective, Ujamaa l’unité économique, Niya, le but commun, Kuumba, la créativité et Umani la foi dans ce que nous faisons. » Ce sont ces différents principes « dont l’application fera de toi un guerrier », qui permettront d’obtenir « Kwanza, les premiers fruits ». C’est cette pensée qui se donne à entendre dans l’ensemble de l’œuvre de Pierre Akendengué. Au reste, l’on peut déplorer qu’après une si longue et brillante carrière, ses textes ne soient pas transcrits et compilés dans des recueils mais se trouvent dispersés dans diverses anthologies.

Bellarmin MOUTSINGA
Département des littératures africaines
Faculté des lettres et Sciences humaines de l’université de Libreville (Gabon)

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